13 janvier 2006
L'horreur se répand...
2.
12 Janvier, le soir…
Curieusement, écrire me fait sentir mieux. J'évacue. C'est comme si les petits hiéroglyphes noirs sur le blanc du papier avaient quelque chose de cabalistique, une magie leur permettant de capturer l'essence même des pensées les plus sombres et de les empêcher de trop hanter l'esprit d'un homme torturé.
La journée avait, de toute façon, quelque chose d'étrange, dès le départ. Quelque chose de bancal, comme si tout n'était pas à sa place. Et il y avait dans l'air un je ne sais quoi de particulier, d'électrique. Je vous épargnerais mes divagations plaintive quant à mes mornes matinées de banlieusard empressé ; je me contenterais de vous stipuler qu'en me rendant sur le quai du RER, je constatais que l'averse torrentielle de la veille avait laissé place à une petite pluie fine, le genre qui colle à vos cheveux et, s'ajoutant à la perspective d'une journée au bureau, vous fait soupirer en pensant aux cocotiers des atolls. Mais cette bruine, de surcroît, m'avait l'air tout aussi saumâtre que l'ondée de la veille.
Il me fut épargné de trouver une seconde fois d'affilée ma station de RER dans l'état de chaos sanguinolent de la veille. En revanche, au bureau, je trouvais l'ambiance particulière et même assez oppressante. Mes collègues étaient plus pensifs que d'habitude, plus réservés, et plus graves. Avaient t'ils vu ou entendu quelque chose de particulier aux informations, avaient t'ils remarqués la teinte particulière de l'énorme averse de la veille ou de la fine bruine matinale ? A moins que cela n'aie été à leur tour d'assister, quelque part, à la troublante scène macabre d'un clochard au corps saccagé ? Cela pouvait être tout cela à la fois. Quoiqu'il en soit, ils n'en firent pas état (tiens, au fait, ce matin j'ai vu qu'un clodo s'était fait rongé les guibolles. Moche. Passe moi le dossier sur les dépenses prioritaires, steuplaît !). Pluies malsaines et homicides semblent être des sujets tabous dans les bureaux aseptisés de la fonction publique Française.
C'est donc avec un certain soulagement que je quittais le soir venu ce clapier assez glauque, bien que le ciel de plomb qui m'attendait dehors, avec sa bruine dégoulinante qui faisaient se refléter la lueur des réverbères en tâches jaunâtres aussi irrégulières qu'une lune reflêchie dans de l'eau agitée, qui jalonnaient mon chemin jusqu'à ma station de RER n'était guère de nature à enclindre à l'optimisme.
Chez moi, en revanche, les gais pépiements de ma douce et tendre Katalina me débarassèrent quelques temps de cette impression qui me collait à la peau depuis la matinée. Je me sentais plus léger, comme si son bavardage incessant éclatant d'entousiasme m'enlevait des épaules un lourd manteau chargé de pluie (d'une pluie trouble de la couleur d'une mare stagnante).
Les différents rituels de la soirée enfin sacrifiés (repas du soir vite expédié, journée passée mutuellement relatées, et ainsi de suite) s'imposa tout naturellement à nous, devant la vacuité navrante des programmes proposés à la télévision, la nécessité pour moi d'aller chercher un film au distributeur de DVD qui se trouve à quelques rues de chez nous. Je mit donc vaillamment ma veste, et m'apprêtais à me jeter courageusement dans la bruine (quelle saleté ! toute la journée !) dans la perspective bien plus attrayante de nous dégotter de quoi passer le reste de la soirée au chaud sous la couette.
Une fois dehors je m'empressai d'achever ma mission dans des délais aussi brefs que possibles. Certainement grace à cette bruine persistante et peu engageante, j'eut le plaisir de constater qu'il ne me serait pas necessaire d'attendre de longues minutes sous la pluie qu'un petit couple choisisse ensemble son programme de la soirée en papotant et gloussant au grand dam de mes nerfs et de ma patience. Je put donc rapidement me mettre en quête d'un programme satisfaisant.
Je me sentais mal à l'aise, ceci dit, en jonglant entre les touches du distributeur. Comme si j'étais observé. D'ailleurs, je commençais à me faire des reflexions peu rassurantes...notamment que je n'avais croisé personne en chemin. Pas une âme qui vive dans les rues, d'habitude encore relativement animées à cette heure. Même le vendeur de pizza du coin (celui qui dit toujours bien bonjour...) avait baissé rideau avant l'heure de mon escapade nocturne. Cette solitude ajoutée à la bruine verdeâtre, le tout le lendemain d'un jour ou j'avais été (brièvement, ceci dit) témoin d'un crime abominable, me mettait soudain les nerfs en pelote. Je me hâtais donc de jeter mon dévolu sur un nouveau film fantastique avec Julian Sands, dont nous avions évoqués avec Katalina la possibilité d'une future location, soulagé de le voir sortir du distributeur, ticket me permettant un voyage-retour vers mon rassurant chez-moi.
Je ne l'avais pas vu, car il s'était certainement tenu tout le long de mes recherches retiré dans l'ombre d'un porche ou d'une entrée de garage. Je ne le vit d'ailleurs qu'une fraction de seconde aprés l'avoir entendu. Un pas traînant et hésitant. Ma première pensée fut que quelqu'un d'autre que votre humble serviteur venait également égayer sa soirée par la location d'un DVD; ma deuxième fut, aprés avoir apperçu la silhouette qui s'approchait et d'ou émanait ce pas trainant, qu'un gugus rentrait chez lui ivre mort...Il avait l'air de s'en tenir une belle, vraiment.
Un pas de plus. Notre gaillard a vraiment l'air dans un état de fraîcheur toute relative. Un autre. Soudain changement de vent, peut être, mais m'est jeté soudain à la face une odeur épouvantable de viande avariée. De vieille viande avariée. Je me souvient, dans mon enfance, que dans la cave de mes parents je m'amusais un jour à chercher de vieilles Bandes Dessinées des "aventures de Picsou" dans un coffre, quand j'eut l'horreur (pour un enfant imaginatif tout ce qui se rapporte à la mort, prend des proportions inégalables dans l'horreur) de découvrir un cadavre de souris écrasé par le poids des volumes empilés. L'odeur absolument méphitique de charogne en décomposition qui agressa mes sensibles et jeunes narines à l'époque était en tout point comparable à celle que je sentais alors, une bonne vingtaine d'années plus tard, mon DVD bleu du vidéo Club (4 Euros la location en machine pour 24 heures) à la main.
Un autre pas. L'individu n'a pas l'air de prendre une trajectoire qui le conduirait à me dépasser pour continuer son périple nocturne d'ivrogne. Il n'a pas l'air non plus de vouloir se placer à quelques distances de là pour attendre son tour au distributeur. Il a l'air de se diriger vers moi. Encore un autre. Il est maintenant presque sur moi, et je peut le distinguer un peu plus nettement dans la lumière imprécise émanant conjointement du distributeur et d'un lampadaire proche. Lueur imprécise, mais assez pour sentir mon sang se glacer dans mes veines, alors qu'une décharge electrique se répend en moi, de mes pieds jusqu'aux racines de mes cheveux qui semblent eux même parcouru soudain d'une onde froide et vive.
Ce que je vit alors, c'est que notre ivrogne nocturne tendait nettement les mains vers moi, comme pour m'empoigner. Au dessus de ses bras tendus, se dessinait dans la semi pénombre un visage ensanglanté et cauchemardesque. C'est assez étrange, comment au comble de l'horreur et de la stupéfaction, l'esprit humain peut tout de même détailler les choses avec une certaine précision. C'est grâce à cet étrange don que je put voir nettement qu'il avait une blessure du côté droit de son crâne d'ou s'écoulait en un amas spongieux ce que mon esprit refusait d'admettre comme étant de la cervelle. Le deuxième détail frappant était ses yeux. Souvent, le matin, un aveugle prend le RER avec moi, sa canne blanche lui permettant une petit aire de calme autour de lui dans une masse parfois grouillante d'individu. Un aveugle ne cachant pas son état derrière l'anonymat relatif d'une paire de lunettes de soleil. Les yeux de l'"individu" qui tendait vers moi ses mains sales me jettaient le même regard - blanc et aveugle - mais la façon dont il se dirigeait vers moi me prouvait que la cécité de ce regard n'était que fictive. Il me voyait, il ne me voyait que trop bien.
A la seconde même de son apparition, évidemment, je compris. Gâvé de culture cinématographique, rôlistique, ou littéraire de type fantastique
depuis ma plus tendre enfance, je sut à quoi - je dit bien à quoi, pas à qui - j'avais affaire.
Souvent dans les romans d'horreurs, on stipule que les individus sont "comme paralyzés" lorsque confrontés à une vision atroce. Apparement, ce sont là des âneries. En tout cas, cette paralyzie devant un soudain danger n'est pas toujours de mise. Et heureusement. Le temps de voir l'apparition cauchemardesque dans la lueur conjointe du distributeur de DVD et du lampadaire, d'intégrer et d'enregistrer ces détails, tout cela ne me prit qu'une seconde, et je put m'arracher instantanément à la fascination mélée de terreur dans laquelle je me trouvais, pour échapper à l'étreinte répugnante des bras tendus par la créature...
C'est comme dans un cauchemar que je me précipitais, dans la pluie, vers la chaleur rassurante de mon appartement, vers les bras apaisant de ma fiancée, vers la vie...Dans mon esprit des pensées affolées, rapides, sporadiques, s'entrechoquaient comme des boules de billards ...ça n'est pas possible...ça ne peut pas arriver...pas dans la réalité, pas dans MA réalité, celle ou j'évolue tout les jours. Je courrais le coeur battant à tout rompre, ma vision etrecie concentrée loin, trés loin, à un point ou j'aurais déjà voulu être, tout en me permettant de dresser rapidement une carte des lieux, afin d'éviter de percuter un obstacle, reverbère, poubelle, ou autre.
J'avais ainsi parcouru les trois quarts du chemin jusqu'à ce hâvre de sécurité tant désiré, lorsque sur ma gauche, émanant d'une zone d'ombre prêt du magasin de toilettage pour chiens, je perçu un vif mouvement, accompagné d'un son. Une autre créature était tapie là ! Quant au son qu'elle avait proféré, nous y étions, voilà ce qui manquait à notre tableau. Le cri. Le cri lugubre et sans âme, désincarné, une plainte ressemblant à la lamentation que pourrait pousser une âme condamnée à une eternité de tristesse dans un enfer morne et glacial. Plus aucun doute maintenant sur l'identité des hommes de l'ombre, des hommes de la rue, des hommes du noir venu cette nuit hanter le cadre pourtant si familier de ma rue de leur démarche titubante et de leurs geignements atroces.
La plainte fut accompagnée d'un choc...Il m'avait aggripé !
Ce doit être l'adrénaline, ce doit être l'instinct de survie, cela doit être cette force élémentaire qui est le dernier recours de l'être humain aux abois, mais je sais qu'en même temps que montait en mon estomac, me donnant une sorte de hoquet, une terreur abominable telle que je n'en avais jamais ressenti de toute ma vie, tout mon être hurlant sa terreur en même temps que sa répugnance à ce contact obscène avec la chair en putrefaction, je me rappelle - c'est assez flou - avoir tenté de crier "non", dénégation qui s'est étranglé dans ma gorge, pendant que je repoussais mon agresseur de toute mes forces, forces décuplées par la terreur et la rage de vivre...grâce à ce geste desespéré et instinctif, la pathétique et effroyable caricature d'être humain alla s'écraser contre le mur avec un bruit mat.
Puis, toujours comme dans un rêve, je put atteindre quelques secondes de courses effrénée plus tard le rez-de-chaussée de mon immeuble, qui bien que d'une banalité affligeante (une glace, sale, des boîtes aux lettres, dont de nombreuses défraîchies...) me parut sur l'instant être le plus bel endroit du monde, et l'éclairage maladif qui le caractérisait me parut être une lumière pure, saine, salvatrice et bienfaisante, pendant que je reprenais mon souffle - et mes esprits, mon coeur battant dans ma poitrine, sous l'effet de la course comme sous l'effet de l'émotion, si impétueusement que je croyais qu'il allait se rompre, des éclairs rouges me passant devant les yeux à chaque fois qu'il pompait de toute ses forces.
Il me fallu un bout de temps que je ne saurais determiner pour remonter chez moi. Pour récupérer suffisament, physiquement comme mentalement, afin de me donner la contenance nécessaire.
Et me voilà quelques heures aprés, à écrire dans ce journal alors que je sais que le monde s'écroule. Je sais que nous allons tout perdre, tout ce que nous connaissons, nos valeurs et nos repères. Tout n'est qu'une question de temps. Juste de ça. De temps. Et je ne sais pas combien il nous en reste.
Il nous en reste suffisament, je pense, pour me permettre de pouvoir dormir cette nuit, et quelques unes encore certainement, contre ma douce et tendre, comme si de rien n'était, sans me sentir sous le couperet cruel d'un immédiat danger. Je peut encore voler quelques heures, quelques instants de temps si précieux à l'eternité qui s'ensuivra. Mais mes deux hommes de la nuit -mon pseudo ivrogne des ombres et son compagnons la créature puante du salon de toilettage pour chien n'étaient que l'avant garde. Mais l'avant garde de quelle armée...Oui, de quelle armée...ils seront des millions, ils seront des myriades, ils seront légion.
Il m'a fallu des efforts incroyables pour donner le change à Katalina, pour lui éviter d'avoir trop tôt à affronter elle aussi l'horreur. Sans compter qu'elle m'aurait certainement prit pour un dingue. Et cela m'a épuisé également. Je rêve d'une de ces dernières nuit de normalité que le temps me laisse. Dehors, j'entend le vrombissement rassurant de voitures normales. Elles sont conduites par des gens normaux, qui retournent dans leurs appartements normaux. Vers des rires d'enfants et des fours micro-ondes. Mais toute cette ode vibrante à la réalité et a la normalité d'un monde connu n'est qu'un dernier chant du cygne. Car la mort est en marche. Et la mort a faim.
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