08 février 2007
L'Offrande
La perception que nous avons du
temps, c’est bien connu, est toute relative. Un adage Arabe dit : met ta
main dans le feu, et une minute te paraîtra une éternité. Mais passe une
éternité dans les bras d’une femme splendide, et cette éternité te semblera
durer une minute. Je ne donnerais pas tort à toute cette sagesse ancestrale.
Surtout pas après une telle matinée de long et morne cauchemar, interminable.
L’épreuve physique terrible que nous avions, mon flic de pote et moi même,
traversé à tour de rôle, fut succédée par une épreuve plus subtile, mais non
moindre : la torture psychologique, vieux moyen éprouvé et breveté par les
tortionnaires de tout poils depuis que le monde est monde pour briser un être
lorsque les sévices à l’intégrité physique ne suffisent pas.
But de la manœuvre, but de
l’exercice : continuer d’être, d’exister, de s’adresser mutuellement la
parole avec le seul autre être humain – vivant, je veut dire – à des lieues à
la ronde. Bref, continuer de vivre. Et sans perdre l’esprit. Sans sombrer dans
une douce folie, dans une salvatrice catatonie qui, déesse noire au visage flou
nous attendait tappie dans l’ombre avec ses promesses d’oubli, de vide, dans
son immense océan sans fond ou nous aurions sombré dans la paix de l’âme, désormais
indifférent à ce que nos enveloppes charnelles seraient appelées à subir tôt ou
tard. Déesse tentatrice et perfide que je sentais plusieurs fois papillonner
aux confluents de mon intellect mis à rude épreuve dans cette nuit des âmes
perdues.
A mon réveil, Stéphane s’occupa de
moi comme un frère. Il me prépara même un café, et dans cette situation
abominable et incongrue, il me sembla être un nectar noir, chauffant le cœur et
l’âme, une ambroisie d’ébène pour les damnés du nouvel Erèbe ou du nouveau
Pandémonium. Dante, et Virgile, rappelez vous. Désormais au fond du neuvième
cercle, coincé dans une cafétérias quelque part en France – mais nommer des
nations avait t’il encore de l’importance -. Obligés d’entendre perpétuellement
les lamentations désincarnées et atrocement plaintives d’une armée de morts
dont ils n’étaient séparés que par une grille de sécurité.
Avez vous déjà vu l’un de ces
documentaires ou quelques vaillant océanographe des antipodes, aventurier des
mers australes doublé de scientifique engagé écologiquement, se plonge (au sens
propre, comme au sens figuré) volontairement dans cette situation ou seulement
une grille le sépare de monstres au dos gris acier et au ventre laiteux, montés
des profondeurs intrigués par cette proie potentielle. Des squales dont l’on
sent, dont l’on sais, que sans cette grille, toute la puissance à la fois
animale et mécanique se déchaînerait. Mâchoires de rasoirs coniques animés en
mouvance fulgurante, pour réduire à l’état de pulpe sanguinolente le play-boy
océanien au sourire ultra-brite. Le sang, une brume liquide et écarlate.
L’horreur absolue. Sans cette grille.
Et bien, voilà bien évidemment
exactement comment je me sentais, et bien évidemment Stéphane également. Et
tout le long, tout le long de cette chienne de matinée baignée de la lumière
incongrue d’un beau soleil d’hiver, on nous le rappela, ce danger permanent
même si momentanément écarté, on nous y replongea, dans cette situation
grotesque, terrifiante, et aussi je dirais quelque peu humiliante, d’appât
vivant. Les zombies ne cessaient pas leurs grognement, ne cessaient pas de
frapper sur la grille. Boum, boum…boum…Sans cesse. Sans cesse encore, et
encore. Les coups, les cris, affreux, intolérables, emplis de vide, emplis de
néant si ce n’est la faim dévorante et brûlante de leurs estomacs putrides Boum, boum…BOUM…
Alors, comment faire fi de tout
cela ? Comment penser à autre chose qu’à EUX lorsque sans arrêt l’on
entend leurs cris qui bien qu’inarticulés et incompréhensibles nous
véhiculaient ce message très clair de faim de nous.
Les mots étaient inutiles et nous
parlâmes peu. Je subit donc cette nouvelle torture aussi stoïquement que
possible, consolé par cette unique pensée : je n’avais pas le choix.
C’était être coincé dans ce clapier à servir « d’excitoire » pour
morts-vivants affamés venus faire un obscène lèche vitrine devant notre
cafétérias perdu, ou rien. Croyez le ou non j’en oubliais ma douleur physique.
Car évidemment elle était toujours là. Si au niveau de mon visage la douleur s’était
plus ou moins engourdie – se réveillant toutefois par moment et laissant place
parfois à des fortes démangeaisons qui me brûlaient l’arcade sourcilière – la
douleur de mon côté luxé était elle toujours bien permanente et me gratifiait
d’un coup de lame acérée me fouaillant l’intérieur à chaque respiration.
On essaya bien, de résister à
l’ambiance de cauchemar absolu. Stéphane nous fit plusieurs tasses de café. En
fouillant la cafétérias, nous finîmes également par trouver de quoi nous
sustenter. Et d’ailleurs j’avais extrêmement faim. L’électricité étant toujours
en état de fonctionner, un congélateur déniché nous livra ses trésors, des
pizzas surgelées que nous décongelâmes puis préparâmes à l’aide du four
micro-onde destiné à ceux qui venaient réchauffer des plats tiédis par une trop
longue attente en caisse, avant, du temps de la normalité chérie. Elle passa
toute seule, cette pizza, arrosée d’un soda à l’orange et finalisée par un café
liégeois.
Je n’ai pas prit tellement
attention à ce que Stéphane mangea, à l’exception du fait qu’il se prépara lui
aussi une pizza. Les zombies se firent t’ils la réflexion que c’était très bien
que nous nous engraissions, car ainsi nous n’en serions que meilleurs à
dévorer ? Possible, mais j’en doute, à voir leurs visages désincarnés
livrés à la plus élémentaire des bêtises brutale et animale. Passez moi cet
humour noir, elle peut parfois être la dernière arme des désespérés pour ne pas
embrasser l’étreinte de la déesse au flou visage de la démence.
Mais devant les heures qui
s’égrenaient à être épié par les zombies qui frappaient encore et encore, et
gémissaient continuellement, la seule alternative que j’eus pour échapper à la
peur permanente et à cette ambiance cauchemardesque qui nous tiraient petit à
petit et malgré nous dans cette folie qui nous guettait, ce fût la tristesse et
la peur non plus pour moi, mais pour autrui. Ils étaient nombreux. Ils étaient
si nombreux. Des centaines, les bras ballants, des dizaines, agglutinés devant
la grille. Une telle multitude, rien que sur le parking de la cafétérias de
l’aire de repos de Ploucville-sur-vienne. Alors, en y pensant, je pris là enfin
réellement conscience du fait que personne ne viendrait nous aider. Personne.
Plus d’instances, plus de forces de police, de pompier, plus d’ordre établi. Le
chaos. Rien. Désormais, ce serait chacun pour soi, et devant de telles myriades
de morts, devant ces légions de l’enfer, force était d’admettre que l’espoir
pour ceux que nous aimions s’était encore amoindri pour avoisiner le zéro.
Etait t’il du domaine du possible
que, devant les masses incroyables de morts qui marchaient maintenant sur les
rues, les campagnes, les villes, les autoroutes et que sais je encore de tout
le pays, les miens aient pu échapper à une fin au delà de toute horreur ?
Ma fiancée…ma sœur…mon père, ma mère…devrais je faire le deuil des quatre
personnes qui comptaient le plus au monde pour moi…ceux qui étaient ma raison
de vivre ? La perte d’un seul de ces quatre m’était déjà une idée intolérable.
Mais les quatre. Je n’osais pas y penser, mais de peur, de frustration, je me
retrouvais un moment la tête entre les mains, leurs visages tant aimés passant
et repassant devant mes yeux dans l’éclat ensoleillé de souvenirs chéris de
jours anciens de rire de communion et de complicité. Des larmes salées trop
longtemps contenues dévalant sur mes joues. Et toujours sur le même fond
sonore. Toujours les cris. Toujours les coups. Boum…boum…BOUM.
Puis soudain dans mon esprit ce
fut la cassure...
« Vos gueules tas de m… »
Je me retrouvais soudain ceinturé
par Stéphane, qui avait passé ses bras autours de mes épaules et de mon corps
pour m’éviter de me jeter aveuglément sur la grille dans ma rage. Emergeant de
l’état second dans lequel m’avaient plongé ma tristesse, ma peur pour ceux que
j’aimais, et le pouvoir hypnotique des coups et des lamentations des morts, je
fut saisi de nouveau par une douleur au delà de tout les mots, due au fait que
Stéphane m’avait stoppé brusquement dans mon élan et cela en dépit de ma sérieuse
luxure au côté Mais comment lui en vouloir, il l’avait fait pour m’aider. Un
peu honteux, hébété, je retournais sur la chaise au siège de cuir rouge et sans
dossier d’ou j’avais jailli. Pour y replonger dans mes pensées. Pour me laisser
absorber de nouveau par ma peine. Pour m’y replier sur moi même.
Nous n’en avions pas encore parlé,
avec Stéphane, mais à un moment ou à un autre, il nous faudrait bien aborder le
sujet de la poursuite de notre expédition. Tenait t’elle toujours ?
Allions nous tout de même tenter de trouver un moyen de joindre Limoges et ses
environs. Cela avait t’il encore un sens ? Toujours fallait t’il que cela
soit encore du domaine du possible. Or sortir de cette cafétéria sans mourir
dans des conditions indicibles dans les minutes qui suivaient, tenait du
miracle. Tout semblait perdre son sens, dans l’apocalypse des morts, même ce
qui hier tenait le haut du pavé dans l’ordre des priorités et des importances.
Tout s’effaçait, surtout lorsque nous
étions dans notre situation, au profit d’une priorité nouvelle, mais plus impérieuse que quoi que ce
soit : survivre.
Nous avions pour l’instant paré au
plus pressé, et même mon pragmatique, efficace, et terre à terre ami gardien de
la paix n’avait pas prit le temps de faire un réel point de notre situation à
plus long terme. Nous savions déjà qu’il restait bien évidemment de la
nourriture dans cette cafétéria, que nous avions trouvé dans une toute petite
arrière salle derrière le comptoir un grand congélateur et un frigidaire
remplis de plusieurs jours de nourriture au moins, que l’électricité continuait
de fonctionner, que nous avions des toilettes à disposition. Et je savais qu’il
me restait dans mes poches deux paquets de cigarettes, ce qui peut sembler
dérisoire comme besoin lorsqu’on est confronté à un problème de survie. Mais
dérisoire aux non fumeurs seulement. Et surtout, seul réel moment de joie pour
moi dans cette matinée, un des tiroirs derrière le comptoir révéla à ma vue
deux paquets de Camel et un de Marlboro. A ce que Stéphane m’avait expliqué, il
avait prit la peine de nettoyer les toilettes pour que nous n’ayons pas à
entamer notre longue attente dans une odeur de pourriture infecte. Ayant fait
attention à n’utiliser que trois balles lorsqu’il avait dû utiliser son arme contre
les morts vivants sortis des toilettes, Stéphane avait encore des munitions en
nombre assez conséquent. Là, par contre, bon point. Il avait toujours son
tonfa, ce qui était également mon cas. Le téléphone mural beige accroché dans
un coin n’avait donné qu’un signal sonore agrémenté d’une voie chaude et
féminine nous informant d’un service en « dérangement ». Non, sans
blague ? Les zombis sont plus que dérangeant, ma cocotte. L’un dans
l’autre en tout cas, voilà ou nous en étions.
C’est vers la fin de la matinée
que survint le seul événement notable dans ce qui avait finit par devenir une
sorte de routine malgré la terreur, la fatigue et l’angoisse de l’attente. Une
routine sous les coups martelés et les lamentations scandées. C’est d’ailleurs
au delà de ces bruits faibles mais constant que se dessina nettement un autre
bruit, un vrombissement pétaradant d’abord faible mais qui augmenta très
rapidement en intensité pour s’imposer à nos sens comme étant le bruit d’un
moteur. A première écoute celui d’un deux roues. Immédiatement nous furent tout
les deux debout, tentant de voir à travers le rideau gris, rouge, et couleur
chair, des visages hideux de Macabées gémissant. Dans ce genre de situation, le
corps et la pensée ne font réellement qu’un, il semblerait.
A peine avions nous discerné ce
bruit que nous étions sur pieds, approchés de la grille au risque d’exciter
plus que dangereusement les morts, malgré la présence rassurante du rideau
métallique. Mais les morts eux même avaient entendu le bruit en question, ou
pour les plus atteints du moins la vibration de l’air à moins que cela soit
l’un des mystérieux organes sensoriels de ces créatures fétides. La faculté de
sentir la chaire fraîche à des lieux à la ronde peut être. Quoiqu’il en soit,
la grosse quinzaine de morts qui s’accrochaient le plus fidèlement au rideau
métallique depuis des heures nous délaissa soudain, se détournant, les bras
ballant. Je put entendre nettement que plusieurs d’entre eux poussèrent un
autre type de gémissement. Plus vif, plus avide, moins plaintif. Avec une
étrange nuance…je dirais de triomphe, voir même de surprise ravie, une sorte
d’anticipation. Nous pûmes grâce à ce soudain désintérêt de nos plus fidèles
fans discerner davantage la scène.
D’où venait t’elle ? Mystère.
Que faisait t’elle ici, encore plus mystérieux. Parfois les évènements sont
comme ils sont, point final. Sans qu’on aie d’explications. On ne peut alors
que se perdre en conjonctures. Une autre personne de la région Parisienne
partie dans une expédition héroïque vers le Sud pour retrouver ses proches
perdus dans l’apocalypse des morts, avec comme différence notable d’être une
jeune femme, et d’être encore plus tête brûlée que nous puisque ayant fait sa
route à moto ? Peu probable. Une jeune femme de la région, restée pour une
raison X ou Y (un chagrin d’amour peu être ?) calfeutrée chez elle depuis
un bon bout de temps avec des réserves inépuisables de nourriture, coupée du
monde, qui n’avait ni écouté la radio, ni écouté la télévision, et se jetait
soudainement dehors au grand air pour découvrir que son monde connu avait dans
l’intervalle était remplacé par un cauchemar digne des pires hallucinations
dantesques des maîtres de l’épouvante ? Peut être, qui sais ? Mais
toujours est t’il que les faits sont là, et qu’il nous faut parfois bien les
accepter, et les faits en l’occurrence furent ceux ci : Une jeune femme vêtue
d’un blouson de cuir marron foncé, d’un vieux casque de moto d’un blanc sale,
et d’un jean, montant un deux roues dont je ne put voir la marque mais qui me
semblait peint en vert métallisé clair, déboucha tout d’un coup sur le parking,
fonçant directement sur le plus important groupe de zombies, en proie apparemment
à la plus grande des frayeurs et des confusions – ce qui s’explique aisément
cette fois ci – arrivant bien trop vite et de manière bien trop affolée pour
pouvoir garder son assiette plus longtemps. La scène fut pour nous d’une
vitesse foudroyante, et je revois surtout ses yeux grand agrandis de frayeur
ultime, exorbités par une terreur absolument impossible à décrire, quelques
secondes avant que son véhicule, qu’elle ne maîtrisait maintenant plus du tout,
finissent par la jeter au sol après quelques rigodons violents ressemblants aux
soubresauts d’un cheval blessé. Elle fut littéralement projetée aux pieds d’un
groupe de morts vivants , tel l’offrande frémissante de vie qu’elle était.
(To be continued)
