22 juin 2007
laquelle?
Quelques semaines auparavant – autrement dit, une éternité perdue dans les brumes d’autrefois - j’aurais été choqué au delà de toute mesure à cause du récit pitoyable, pathétique et révoltant que je venais d’entendre.
Du temps de ma normalité chérie – paix à son âme et paix à l’âme de tout ce que nous avions connu auparavant (amen) – un tel récit aurait été pour moi le comble de l’abomination, élevé tel que je l’ai été dans l’idée que s’il est naturel qu’un homme aie des pulsions, il est bien évidemment inacceptable qu’elles le conduisent à forcer une femme, abjection des abjections qui n’est surpassée en ignominie que lorsque la pulsion en question se porte sur un enfant.
Parlons en, de mômes. C’en était une, Stéphanie, lorsqu’elle nous racontait son récit. Courageuse, la petite, certes. Et gonflée, aussi. Chanceuse, à sa façon. Mais la façon dont la lueur jouait sur ses joues pleines, la fragilité et la peur enfouie dans ses yeux noisettes lorsqu’elle nous racontait cette succession d’événements inacceptables, ce tremblement éphémère de la bouche qu ‘elle eût, à un moment de son récit (et d’éjaculer sur moi…après avoir besogné ces pauvres filles pendant de longs moments…) tout cela appartenait au domaine d’une enfance refoulée, d’une gamine trop vite grandie mais qui n’attendait certainement qu’une chose, retrouver sa mère, pour aller fondre en larme dans ses bras chauds. Pauvre petit bout. Sales types. Crevures, ordures, milles fois damnés soyez vous, pourritures.
Seulement, toutes ces horreurs que nous avions déjà vécu, tous ces cadavres côtoyés, le fait que j’avais dû payer de ma personne pour sauver la vie d’un ami – n’en ressentant au final qu’un brève gloriole faisant vite place à un sentiment de vide – le fait que deux types se soient fait suriner et dévorer, là, dehors, à même pas vingt mètres après nous avoir affronté – lame de faux sortie, coup de feus tirés, tout les ingrédients d’un film d’action de mauvais goût réuni sous la blafarde lueur de notre parking esseulé – tout cela se mélangeait à la douleur, l’amertume, et une immense fatigue. Je crois, tout simplement, que je commençais à me sentir désabusé. Fatigué, désabusé, et découragé. Si je devais devenir un « cynique », certainement prendrais-je vite la gueule de l’emploi. Ces gens là, on les imagine toujours une clope au bec, qui pendouille sur leur sourire mi-triste mi-moqueur, non ? Ça serais tout moi, ça. Et je devais aussi commencer à me sentir désorienté au delà de tout. Je l’étais déjà avant, mais là…sortir de sa petite vie tranquille pour intégrer un cauchemar grotesque ou marchent les morts et s’effondrent les nations, tenter une expédition hasardeuse sur les routes de Gaulle pour retrouver ses géniteurs et collatéraux pour se retrouver coincé sur un parking transformé en cimetière pour undeads en goguette sortis des jeux de rôles de notre adolescence, sauver la vie d’un vieux pote devenu flic du métro et se retrouver avec lui à écouter les récits érotico-pervers d’une bande de pedzouilles qui n’ont rien trouvé de mieux, dans ces conditions, que de laisser parler la bête qui est au cœur de chaque homme et de martyriser trois jeunes femmes, ça fait tout de même beaucoup pour un seul homme.
Bizarrement, depuis un bon bout de temps par contre, les morts nous niaient…On devait être appétissant mais trop peu accessibles à leur goût. Ils avaient donc fini de taper dans cette grille à la noix et de taper sur mes nerfs par la même occasion. Cela me permettait de me rattacher à deux choses – un café noir et une cigarette, deux des plus splendides inventions de l’homme. Du moins, avant les années 2000 et ses chasses au sorcières écolo-moralisatrices.
Voilà. Ce récit me laissait vide, vaguement écoeuré. Honteux, aussi. D’être un homme, je veux dire. Les femmes ne font pas, ça. Ou, du moins, très rarement. Et il me laissait bien évidemment très inquiet, aussi. Pour Katalina, je ne sais où, avec je ne sais qui. Idéalement, elle était à présent avec sa famille de costauds rougeauds des Sierras ensoleillés de là-bas en España (ole). Idéalement. C’est beau, les idéaux, ça rend la vie plus belle, mais je n’avais en fait aucune preuve qu’elle ne soit pas plutôt quelque part, les vêtements déchirés et les cheveux défaits, séquestrée et attachée en attendant de servir à nouveau d’esclave sexuelle offerte aux hell’s angels de cette nouvelle apocalypse. Je n’en savais rien, après tout. Fichtre, foutre rien. Quelle belle existence qu’était la nôtre, désormais. Un délice. Mais, de cette révolte absolue, de cette dénégation - la bouche en O indigné - qui aurait été ma réaction avant devant ce récit infâme, ne restait plus dans l’ensemble que ce vague sentiment de vide et de malaise. Et une sourde détermination à faire quelque chose pour les deux autres filles. Je savais pas encore quoi. C’était l’autre, le flic, pas moi. Moi, dans la mauvaise farce qui se jouait j’étais l’ami fidèle. Dans ce Road-Movie macabre, porté à l’écran, mon nom serait certainement mis en deuxième sur l’affiche. Probablement. Et je m’en foutais. Rien d’autre ne comptait pour l’instant que ce café noir, chaud, et cette cigarette qui grésillait.
Je m’étais abîmé quelques temps dans des refléxions – m’interrogeant sur le fait que l’humanité méritait ou pas d’être sauvée, après le récit de telles horreurs, concluant que oui car nous étions également l’espèce ayant inventé les peintures de la chapelle sixtine, la Guerre des Etoiles, et le chili con carne de ma mère et sur concluant que toutes ces réflexions étaient certes justes mais bien futiles – lorsque je pris conscience qu’une autre cigarette grésillait, d’ailleurs. Sacré Stéphane. Il s’était remis à fumer. Toujours une bonne excuse. Le stress, le boulot, et maintenant, les zombis. Il était assis sur l’une de ces chaises rouges du comptoir, le regard scrutant à travers la grille les derniers émoluments de nos-nouveaux-amis-les-zombis, et il avait du chiper l’une des cigarettes du paquet que j’avais laissé sur le comptoir en zinc. Je décidais de crever l'abcès, et de rompre le silence également.
« Et ben…tu te rends compte ? »
« Ouais…quels bâtards … »
Il daigna cesser de fixer la grille de fer terne et posa son regard sur moi. Immédiatement, nous nous comprîmes. Évidemment. Son regard était aussi pensif que devait être le mien…Nous restâmes ainsi, à communiquer sans parler, de cette étrange télépathie qui semble toujours se développer entre de vieux frères d’armes qui sont allés au feu ensemble. Du moins, si il faut en croire les films de guerre.
« Laquelle en premier, tu penses ? »
Ah, dilemme. Le même dilemme habitait son esprit que celui qui hantait le mien. Avant toute chose, avant de parler organisation, de savoir comment nous allions atteindre une voiture sans risquer de se faire mordre – bordel pourquoi une morsure suffit t-elle à ce qu’on soit foutu pourris bon pour la casse – avant de savoir ce que nous allions faire d’elle, avant de savoir si nous partions à deux – ce qui était du suicide – ou à un seul – là il faudrait inventer un concept au delà du suicide – ou à trois ce qui exposerait la jeune femme de nouveau au danger. Avant même de savoir précisément où toute cette désolante histoire s’était déroulée en interrogeant Stéphanie – assez prêt d’ici en tout cas, vu les routes infestées de morts vivants qui rendaient peu plausibles un long périple-poursuite. Avant tout cela, la première question était donc surtout celle-ci. Deux jeunes femmes. Laquelle en premier ?
Après quelques secondes de réflexion, je livrais enfin mon sentiment à Stéphane.
« Le problème, c’est que celle qui est dehors, dans la forêt, risque bien plus. A tout moment, elle risque de se faire choper par des macabes, et là c’en est fini d’elle. Je le sais, et tu le sais. Après, rien ne dit qu’il y en aie là ou elle se trouve. Elle affronte un plus grand danger, si elle n’est pas déjà morte. L’autre, elle ne risque – et pardonne moi ce « que » - après tout que de se faire violer de nouveau par un de ces fils de pute. Y-a un problème de degré de gravité. »
Stéphane acquiesça lentement.
« C’est sur que celle qui se trouve dehors, je ne compte pas cher de ces abattis si personne ne fait rien rapidement. Et les seuls qui savent ce qui se passe, c’est nous. Et la seule qui sais ou elle est, c’est Stéphanie… »
Tiens, je n’y avais pas pensé, à ça. Je ne pouvais apparemment vraiment pas rivaliser avec l’esprit pratique et directement collé à l’action, ses conséquences et ses aboutissements, d’un flic de terrain. Bien sûr, nous ne pouvions pas nous contenter d’errer et espérant trouver la portion de forêt concernée ou le lieux de torture et de séquestre. Comme des imbéciles, alors que la mort-qui-marche envahissait tout et partout comme une nuée de sauterelles nauséabondes. Cela réglait le problème de Stéphanie. Nous partirions à trois. Autant pour l’idée de la laisser ici à l’abri derrière la grille. Elle viendrait avec nous. La seule excuse qui permet à deux jeunes (enfin, encore à peu prêt) mâles bourrés de testostérones d’amener avec eux une jeune fille dans un lieu de danger et de périls, c’est lorsqu’il s’agit de sauver la vie de deux autres jeunes filles.
« Après » repris-je « le soucis c’est aussi un degré d’urgence et de facilité. Celle qui est dehors est peut être en grave danger, mais peut être que pour l’instant ça peut encore aller pour elle. On sait pas. Alors que l’autre, rappelle toi ce que nous a dit Stéphanie…c’était une loque, la volonté brisée. T’es flic, tu sais bien que quand on arrive à les rendre comme ça…à la moindre occase elle risque de se foutre en l’air, tu vois le truc ? Or, si j’ai bien suivi, il ne restait qu’un seul de ces tarés avec elle. Les autres sont en train de se faire digérer, à l’heure qu’il est … »
« Bien fait pour leur gueule ! »
« Clair. Mais en attendant, il suffit de nous rendre, dans cette cabane cette vieille baraque ou que sais-je, guidés par Stéphanie. On est deux, on maîtrise facilement ce désaxé, celui qui reste, on libère la première et on part tous les quatre dans la forêt. Chercher la dernière. Ça peut aussi sembler plus logique comme ça. Et qui sais, le dernier cinglé va peut être se lasser d’elle et la tuer. Pour finir, si la première court un danger encore plus aigüe, il est plus incertain. La deuxième court un danger absolument certain. Si on ne fait rien, elle finira par devenir complètement démente, ou il finira par la tuer…Ça finira forcément mal ».
« Il…on sait pas, après tout, ils étaient peut être plus que trois. Stéphanie en a vu trois, mais d’autres vont peut être venir se joindre à la fête ».
« C’est sûr…mais il faudra tôt ou tard courir le risque ».
« T’en fait pas, vieux. J’ai une pétoire. Et si mes balles sont sans effets sur les macabes, les vivants, eux, les digèrent assez mal. »
Il accompagna sa sortie d’un clin d’œil et j’y répondis d’un bref sourire entendu…Ce clin d’œil n’était pas chose anodine. Il annonçait un soudain revirement de notre humeur, vers plus de légèreté. Après tout, advienne que pourra.
« Après être venus tous les deux, traverser la France infestée de zombies pour tenter de retrouver nos vieux, après cette sortie pour sauver Steph, et maintenant, partir à la rescousse de deux autres jeunes femmes. Hé, mais c’est qu’on devient des héros, hein, Stephy-boy ? »
« J’te l’ai toujours dit qu’on était bons ! ».
Une autre des questions que je m’étais parfois posées au cours de mes divagations sur la cinématographie appliquée à la vie réelle, c’était de savoir si dans certains cas, certaines personnes pouvaient effectivement, face au danger, faire preuve de ce détachement, de cet humour qui est l’apanage plein de morgue des personnages principaux de certaines œuvres de fiction. Maintenant, je sais.
Mais, la question restait en suspens.
Je captais de nouveau le regard brillant de Stéphane.
Lançant le menton en avant en essayant de me donner un air décidé, je réitérais alors.
-
« Bon, en attendant…Laquelle ? »
Première partie de l'histoire : ICI

