08 janvier 2008
Le Refuge
Ce matin là, j'ouvrais
les yeux dans la chambre que je m'étais choisie, au deuxième étage, et qui se
trouvait juste en face de celle ou dormait Stéphane. J'étais en sueur, le dos
collant et plein de démangeaisons en raison de cette même sueur moite qui avait
dessiné une auréole sombre sur les draps déjà passablement crasseux.
Immédiatement – je suis du genre à me réveiller assez rapidement – je m'asseyais
sur le bord du petit lit à une place en métal peint revêtu d'une couverture brun
jaune et d'une couette bigarrée. Jetant un regard distrait sur la chambre en
désordre et son parquet de bois foncé, je me senti cruellement mordu par ce
sentiment de normalité. Ce goût, cette fragrance, cette saveur d'avant.
Il était 10h12 du matin – du moins les cristaux liquides rouges du radio réveil
le prétendait - et le même soleil d'hiver que celui qui perçait la veille entre
les grilles de la station essence venait maintenant pailleter d'or la poussière
en suspension, drapant de beauté irréelle la banalité et l'insignifiance.
Quelques secondes de beauté, de paix. J'aurai pu m'imaginer être de visite chez
l'un de mes proches en province, me réveillant dans le lit de la chambre d'ami,
après un repas tardif en famille. Ma mère m'attendrait en bas des escalier en
souriant, préparant un petit déjeuner et m'accueillant par l'un des surnoms
affectifs de mon enfance comme si je n'avais pas 32 ans. Comme avant. Avant
tout ça.
Des rêveries. Je
savais que dehors les morts étaient là, patients, attendant leur heure. La seule
chose qu'ils sachent faire, mis à part manger, c'est attendre de manger.
Cela avait été une curieuse
expérience, à la vérité, que de s'endormir dans de telles conditions. L'esprit
écartelé entre deux sentiment complètement opposés, celui de la sécurité, et
celui paradoxalement du danger terrifiant. Se tourner, encore, encore et
toujours, dans la pénombre, à se demander laquelle des deux voies de son esprit
écouter. Celle qui claironne que les murs et les barricades sont là ? Elle me
disait que jamais ils ne parviendraient à rentrer. Et que même dans cette
hypothèse, il était peu probable qu'ils sachent monter l'escalier. Que je les
entendrais. Que j'aurais le temps de barricader la porte de la chambre. Ou
fallait t'il écouter l'autre, qui me susurrait avec un plaisir évident que nul
besoin était de s'endormir puisque le cauchemar était réel ?. Celle là me
persiflait que j'allait peut être n'être éveillé en sursaut que pour jeter un
dernier regard sur ce monde , et que cette dernière vision serait les visages
immondes et terrifiants des morts errants et cannibales qui seraient parvenus à
entrer et me cueilleraient en plein sommeil, hébété, horrifié, torse nu et
impuissant.
Finalement, mes
élucubrations nocturnes, arbitrées par le ululement d'une chouette – son
ancestral, gothique et envoûtant devenu rare, à plus forte raison pour un
citadin – avaient fini par trancher en faveur de la première voie et c'est
dans un relatif sentiment de sécurité que je m'étais enroulé dans les draps pour
sombrer dans un sommeil sans rêve. Tendant mon oreille pour tenter de distinguer
si je pouvais entendre leurs lamentations si particulières, n'entendant rien
d'autre que la chouette et ses appels épars. Jusqu'à mon réveil dans cette
chambre campagnarde dorée par le soleil matinal, et son sentiment de douceur de
vivre incongru au vu des circonstances réelles.
Evidement, personne ne pouvait savoir, ni dans notre petit trio ni
chez aucun autre membre de notre espèce qui soie encore en vie, de quoi serait
fait le lendemain. Mais pour l'instant, la vie continuait, nous avions échappé
au pire et nous étions dans une relative sécurité ; et même dans un
certain confort puisque notre forteresse inexpugnable était une bâtisse
campagnarde barricadée. Avec – mais pour combien de temps ? – encore de
l'électricité, un réfrigérateur en état de marche, de la nourriture. J'avais
même une cartouche de mes précieuses sucettes à cancer.
Je ne sais pas comment les autres, dans leurs mondes
intérieurs, parvenaient à gérer et intégrer des circonstance aussi effroyables
avec leurs promesses de mort abominables – mangé vif par des cadavres - en cas
de négligence de notre part ou en cas tout simplement de malchance mais quant à
moi, me raccrocher à ces quelques petites joies de l'existence encore possible
dans le marasme ambiant m'aidait grandement ; avoir chaud, avoir de quoi remplir
nos estomacs, des cigarettes, et des murs nous protégeant pour l'instant de
l'horreur froide et morte de dehors . Sans aller jusqu'à parler d'hédonisme et
de carpe diem, cueillir le moment présent, et prendre le peu de bon qui
restait quand il venait était un moyen plus qu'honorable pour apprendre à gérer
cette nouvelle vie de fuyard itinérant en danger sur les routes d'une France
apocalyptique submergée par les cadavres. Et j'allais commencer pas plus tard
que tout de suite en enfilant mon jean, mon pull, et en descendant faire du
café. Du café. Une substance qui après toutes ces années d'addiction
m'était devenue absolument incontournable le matin. Je me faisais d'ailleurs la
réflexion que si aucune solution n'était trouvée miraculeusement pour éradiquer
mondialement ce fléau, et que nous étions bel et bien condamné à vivre en petits
ilôts de résistance barricadés ici ou là, viendrait le jour (fatidique) où ces
denrées viendraient à manquer. Et le jour ou je n'aurais plus de café, je crois
que les matins au réveil il serait difficile de me distinguer d'un zombi, sans
faire de mauvais esprit.
Une fois
sommairement habillé – je devais avoir l'air d'un sac mais je l'ai déjà dit sans
café il ne fallait pas trop m'en demander le matin – j'ouvrais la porte de ma
chambre et sortais sur le palier, faisant grincer son parquet de bois sombre. Le
premier étage, assez classiquement, était surtout composé de trois chambres, la
mienne, celle de Stéphane qui lui faisait vis-à-vis. Puis, à côté de ma chambre,
une troisième, une chambre d'enfant ou d'ado de sexe féminin au vu des posters "
star academy " et " Lorie " accrochés au mur, refuge d'une jeunesse perdue qui
avait échoué naturellement à Stéphanie. Puis, pour finir, faisant face à la
chambre de Stéphanie, une petite salle de bain possédant également des
toilettes. La chambre de Stéphane était légèrement entrouverte.
Forcément, inéluctablement, une porte entrouverte
est toujours un appel à la curiosité, mais les circonstances actuelle
expliquaient mon geste et me donnaient un alibi. Il fallait que je sache si tout
était " OK " pour mon vieux copain d'adolescence. Je poussais donc la porte,
discrètement, pour voir de quoi il en retournait. Peut être était t'il déjà en
bas ?
Non. Il dormait toujours. Et
il n'était pas seul.
La gamine l'avait
rejoint au lit. Elle s'était endormie sur son épaule, et sa chevelure couleur de
châtaigne s'étalait assez joliment dans le lit en captant le même éclat pailleté
d'or de ce joli matin hivernal. Son visage était celui d'une personne
profondément emportée dans les contrées mystérieuses de Morphée et, peut
être, du monde intérieur onirique auquel son sommeil l'avait convié. En d'autres
termes, qu'elle soit en train de rêver ou simplement de dormir, son sommeil
était profond et paisible et sa respiration régulière. Stéphane, lui, avait posé
un léger sourire sur les lèvres, sa tête légèrement inclinée de côté. Beaux
sous cette lumière matinale. Paisibles, angéliques. Touchants. Oui,
c'étaient une vision assez touchante ; pour quelqu'un de sensible.
J'avais envie d'apposer l'adjectif "
mignon " à cette scène, et je n'avais pas envie de me poser des questions
tels que d'autres l'auraient fait, ni l'envie de faire des suppositions
graveleuses, comme d'autres encore (à moins que ce ne soit les mêmes) de
seraient empressé de faire. Car je m'en fichais. De toute façon, Stéphanie était
bien jeune comparée à Stéphane, et encore mineure, bien que pour peu de temps.
Stéphane, lui, était comme moi au début de la trentaine. Un âge idéal, ceci dit,
pour séduire une jeunette appréciant des hommes mûres et adultes tout en étant
encore jeunes. Il avait certes dépassé l'âge pour pouvoir être son " grand frère
" mais avait atteint plutôt celui qu'aurait eu un jeune oncle, mais des couples
ayant cet écart d'âge existaient, et le fait qu'elle soit mineure ne me choquait
pas vraiment, eu égard au fait qu'elle avait tout de même dix sept ans, et de
toute façon les règles lois et règlements n'avaient plus trop voie de cité en
ces heures apocalyptiques. Qu'elle soie juste venu chercher de la chaleur
humaine et du réconfort, ou qu'il y aie autre chose derrière ne me regardait
pas. Ils étaient touchants, tout les deux, et c'est tout ce qui comptait.
C'est avec le sentiment d'une
réelle tendresse que je refermais la porte et descendait les escalier raides qui
menaient à la cuisine en laissant dormir encore un peu ceux qui étaient devenus
mon frère et ma petite sœur d'infortune.
Ils descendirent l'escalier, ensembles, environ trois
quarts d'heures après moi. Lorsque Stéphanie me fit la bise, je fut de nouveau
saisi par cet étrange sentiment de banalité, de vie d'avant. On aurait dit une
petite cousine qui viendrait taper la bise matinale à son cousin Parisien venu
s'inviter quelques jours à la campagne, avec son incontournable question
t'as-bien-dormi. Si vous commencez à connaître votre serviteur, vous ne serez
pas étonné d'apprendre que j'étais en train de fumer une cigarette sur l'une des
chaises en Formica de la cuisine, devant une tasse contenant les preuves
caramélisées de ce qu'elle contenait peu de temps auparavant, à savoir du café
noir fortement sucré.
Ils prirent
leur petit déjeuner en silence, maculant la table de miettes provenant d'un
paquet de biscotte déniché dans l'un des meubles de la cuisine, sans faire
allusion au fait que je les avait trouvé ensemble au lit, chose à laquelle je ne
fit pas allusion non plus. Souvent, l'un de nous regardait en direction de la
fenêtre de la cuisine, tentant d'apercevoir à travers les rideaux si quoi que ce
soit bougeait, là, dehors dans le froid et le soleil d'hivers. Rien. Les zombis,
pour reprendre l'expression d'un célèbre chanteur Suisse, nous laissaient
" déjeuner en paix ".
Le reste de
la matinée fut à l'image de nos personnalités respectives. Flic, homme d'action
et de terrain, débordant d'énergie, d'esprit pratique et d'entreprise, Stéphane
fit un tour du propriétaire si j'ose m'exprimer ainsi, pour voir ou se trouvait
quoi et quoi pouvait servir à qui. Bref, il farfouillait et faisait des trucs à
lui, du genre monter et descendre sempiternellement les escaliers – il descendit
même de nouveau dans cette maudite cave de l'enfer ou pourrissaient deux
cadavres – pour en ramener en marmonnant de petits trésors tels que mini-lampes
torches, cartes routières de la région, piles encore dans leur emballage –
y compris des rechargeables. Remontant aussi des planches, supports de futures
barricades en cas de nuit " agitée " et autres bric à brac plus ou moins utile,
le tout de toutes taille et formes, toujours en se parlant à lui même en vue
d'un plan, peut être, dont seul lui avait le secret. Il échafaudait , sans
doute, différentes hypothèses de situations de danger, et tentait de trouver les
moyens d'y faire face.
Pour
ma part, j'estimai qu'il était déjà bien suffisant que nous ayons pour l'instant
un rempart contre les hordes de morts du dehors, que nous soyons solidement
barricadés, avec de la nourriture, et toute son agitation me semblait vaine.
Conscient moi aussi que tôt ou tard nous serions obligés de partir lorsque les
réserves de nourriture seraient épuisées ou avariées, mais estimant que rien ne
pressait dans l'état actuel des choses, je ne prenais pas part à ses recherches.
Plus réfléchi, contemplatif, et calme, je préférais caser la matinée à tenter
d'avoir des nouvelles enfin concrètes de ce qui avait bien pu se passer ces
dernières quarante-huit heures sur le reste de cette bonne vieille planète,
tandis que Stéphanie allait de l'un à l'autre, accompagnant et assistant
Stéphane dans ses diverses opérations, mais le délaissant parfois dix
minutes pour venir s'asseoir à ma proximité et participer aux miennes.
Ni en haut des escaliers ni en bas,
nulle part je n'avais trouvé de micro ordinateurs. Dommage, cette fenêtre sur le
monde, pourtant devenu habituelle dans la plupart des foyers faisait défaut ici.
Peut être le coin était t'il trop paumé pour bénéficier de l'ADSL et, du coup la
famille n'était pas assez motivée et intéressée pour acheter une bécane, à moins
que cette dernière n'aie été en réparation au moment ou tout avait commencé.
Aucun moyen de le savoir. L'autre fenêtre ouverte sur le monde, à savoir la
télévision, elle, fonctionnait sans problème. Je me rappelait d'une grosse TV
cathodique installée dans le petit salon par lequel nous étions rentrés, et je
décidais donc après le petit déjeuner café noir-biscottes d'aller m'installer
dans le canapé, de l'allumer, et de voir ce que cela donnerait. La pièce était
très froide ; faut t'il rappeler que nous en avions brisé la fenêtre, depuis
solidement barricadée par Stéphane, mais pas suffisament semble t'il pour
empêcher l'air frais de Janvier de venir me faire grelotter. Cela n'entama pas
ma résolution ; allumant le chauffage électrique, prenant place dans le grand
canapé lie-de-vin, je me saisissai de la télécommande, puis allumait enfin la
télévision.
Pour contempler un
spectacle que je n'avais pas vu, à la réflexion, depuis bien longtemps, et qui
me ramena immédiatement aux après midi que je passait devant la télévision avec
ma frangine à l'époque ou nous étions tout bambins et ou les doigts d'une main
suffisait amplement pour dénombrer le nombre de chaînes disponibles, et cela
même si agressé par un mort vivant comme ce clochard dans le métro, il n'en
restait plus que trois, de doigts. A cette époque, celle des après midi
ensoleillés de mon enfance, après l'école avec les dessins animés de la "
génération casimir ", les pannes étaient fréquentes et il nous était souvent
proposé une mire sous laquelle circulait un message d'attente. Je me rappelle
que cette étrange boule bariolée m'intriguait énormément, à l'époque. Plus tard,
elle ne m'intriguait plus. Elle m'agaçait. A présent, elle m'en disait déjà bien
long. Plus de programmes télévision. Le monde avait basculé sur son axe, folie
et cauchemar s'y répandait, toujours plus noire et épaisse, tel une marée noire
sur la houle marine. Elle nous avait d'ors et déjà prit la télévision normale,
pour la remplacer par une mire sous laquelle circulait un message écrit de
blanc, qui nous signalait que notre chef de l'état prendrait la parole le jour
même, à 12 heures. Soit une demi-heure plus tard. Je m'attendais à ce que le
message soit remplacé par d'autres, des " Flash Infos " qui m'apprendrais que
des émeutes entre survivants avaient fait 150 000 morts au Nicaragua ou que plus
aucune nouvelle ne nous parvenait des îles Caïmans, ou encore que toute la
région de Pittsburgh et de ses environs avaient été décrétées comme sinistrées,
l'armée US et sa loi martiale y ayant déployé une " quarantaine " et des
barricades contre les morts. Ce genre de chose. Mais hélas, rien pour l'instant.
Juste le même message, encore et toujours. Il me fallait attendre.
L'allocution de notre
président fut, bien entendu, ponctuelle. Il était très précisément midi à ma
propre montre lorsque fut soudain mis fin à cette demi-heure d'attente ponctuée
de nerveuses cigarettes. La boule bariolée fit place à une vue du
palais de l'Elysée, tandis que le silence faisait, lui, place à l'hymne à la
joie de Beethoven. Quelle ironie, quand on y pense. Ce n'est d'ailleurs pas une
mine réjouie que présentait le chef de l'état lorsque le Palais de l'Elysée
s'effaça de l'image pour révéler son plus illustre occupant.
Les mains croisées sur son ventre, bien droit dans
son impeccable costume gris anthracite, la mine extrêmement grave, le chef de
l'état prit immédiatement la parole, commençant par son sempiternel "
Françaises, Français, mes chers compatriotes… ".
Attirée par la musique et la voie célèbre, Stéphanie fit soudain
irruption dans la pièce, pendant que j'étais hypnotisé par l'écran. Elle s'assit
à moitié, non loin de moi, sur l'un des moëlleux accoudoirs du sofa. Nous étions
donc tout les deux lorsque le président, continuant son allocution, asséna " La
situation dans notre pays, ainsi que partout ailleurs en Europe et dans le monde
a cessé de n'être que préoccupante. Elle est extrêmement critique ".
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la table des matieres
