alone in the Dead

Si vous trouvez ce journal, transmettez le sans attendre aux autorités (si elles existent encore)... Méfiez vous des gens trop mordant... Et... FUYEZ!...

08 janvier 2008

Le Refuge


Ce matin là, j'ouvrais les yeux dans la chambre que je m'étais choisie, au deuxième étage, et qui se trouvait juste en face de celle ou dormait Stéphane. J'étais en sueur, le dos collant et plein de démangeaisons en raison de cette même sueur moite qui avait dessiné une auréole sombre sur les draps déjà passablement crasseux. Immédiatement – je suis du genre à me réveiller assez rapidement – je m'asseyais sur le bord du petit lit à une place en métal peint revêtu d'une couverture brun jaune et d'une couette bigarrée. Jetant un regard distrait sur la chambre en désordre et son parquet de bois foncé, je me senti cruellement mordu par ce sentiment de normalité. Ce goût, cette fragrance, cette saveur d'avant. Il était 10h12 du matin – du moins les cristaux liquides rouges du radio réveil le prétendait - et le même soleil d'hiver que celui qui perçait la veille entre les grilles de la station essence venait maintenant pailleter d'or la poussière en suspension, drapant de beauté irréelle la banalité et l'insignifiance. Quelques secondes de beauté, de paix. J'aurai pu m'imaginer être de visite chez l'un de mes proches en province, me réveillant dans le lit de la chambre d'ami, après un repas tardif en famille. Ma mère m'attendrait en bas des escalier en souriant, préparant un petit déjeuner et m'accueillant par l'un des surnoms affectifs de mon enfance comme si je n'avais pas 32 ans. Comme avant. Avant tout ça.
Des rêveries. Je savais que dehors les morts étaient là, patients, attendant leur heure. La seule chose qu'ils sachent faire, mis à part manger, c'est attendre de manger.
  Cela avait été une curieuse expérience, à la vérité, que de s'endormir dans de telles conditions. L'esprit écartelé entre deux sentiment complètement opposés, celui de la sécurité, et celui paradoxalement du danger terrifiant. Se tourner, encore, encore et toujours, dans la pénombre, à se demander laquelle des deux voies de son esprit écouter. Celle qui claironne que les murs et les barricades sont là ? Elle me disait que jamais ils ne parviendraient à rentrer. Et que même dans cette hypothèse, il était peu probable qu'ils sachent monter l'escalier. Que je les entendrais. Que j'aurais le temps de barricader la porte de la chambre. Ou fallait t'il écouter l'autre, qui me susurrait avec un plaisir évident que nul besoin était de s'endormir puisque le cauchemar était réel ?. Celle là me persiflait que j'allait peut être n'être éveillé en sursaut que pour jeter un dernier regard sur ce monde , et que cette dernière vision serait les visages immondes et terrifiants des morts errants et cannibales qui seraient parvenus à entrer et me cueilleraient en plein sommeil, hébété, horrifié, torse nu et impuissant. 
  Finalement, mes élucubrations nocturnes, arbitrées par le ululement d'une chouette – son ancestral, gothique et  envoûtant devenu rare, à plus forte raison pour un citadin  – avaient fini par trancher en faveur de la première voie et c'est dans un relatif sentiment de sécurité que je m'étais enroulé dans les draps pour sombrer dans un sommeil sans rêve. Tendant mon oreille pour tenter de distinguer si je pouvais entendre leurs lamentations si particulières, n'entendant rien d'autre que la chouette et ses appels épars. Jusqu'à mon réveil dans cette chambre campagnarde dorée par le soleil matinal, et son sentiment de douceur de vivre incongru au vu des circonstances réelles.
  Evidement, personne ne pouvait savoir, ni dans notre petit trio ni chez aucun autre membre de notre espèce qui soie encore en vie, de quoi serait fait le lendemain. Mais pour l'instant, la vie continuait, nous avions échappé au pire et nous étions dans une relative sécurité ;  et même dans un certain confort puisque notre forteresse inexpugnable était une bâtisse campagnarde barricadée. Avec – mais pour combien de temps ? – encore de l'électricité, un réfrigérateur en état de marche, de la nourriture. J'avais même une cartouche de mes précieuses sucettes à cancer.
Je ne sais pas comment les autres, dans leurs mondes intérieurs, parvenaient à gérer et intégrer des circonstance aussi effroyables avec leurs promesses de mort abominables – mangé vif par des cadavres - en cas de négligence de notre part ou en cas tout simplement de malchance mais quant à moi, me raccrocher à ces quelques petites joies de l'existence encore possible dans le marasme ambiant m'aidait grandement ; avoir chaud, avoir de quoi remplir nos estomacs, des cigarettes, et des murs nous protégeant pour l'instant de l'horreur froide et morte de dehors . Sans aller jusqu'à parler d'hédonisme et de carpe diem, cueillir le moment présent, et prendre le peu de bon qui restait quand il venait était un moyen plus qu'honorable pour apprendre à gérer cette nouvelle vie de fuyard itinérant en danger sur les routes d'une France apocalyptique submergée par les cadavres. Et j'allais commencer pas plus tard que tout de suite en enfilant mon jean, mon pull, et en descendant faire du café. Du café. Une substance qui après toutes ces années d'addiction m'était devenue absolument incontournable le matin. Je me faisais d'ailleurs la réflexion que si aucune solution n'était trouvée miraculeusement pour éradiquer mondialement ce fléau, et que nous étions bel et bien condamné à vivre en petits ilôts de résistance barricadés ici ou là, viendrait le jour (fatidique) où ces denrées viendraient à manquer. Et le jour ou je n'aurais plus de café, je crois que les matins au réveil il serait difficile de me distinguer d'un zombi, sans faire de mauvais esprit.
  Une fois sommairement habillé – je devais avoir l'air d'un sac mais je l'ai déjà dit sans café il ne fallait pas trop m'en demander le matin – j'ouvrais la porte de ma chambre et sortais sur le palier, faisant grincer son parquet de bois sombre. Le premier étage, assez classiquement, était surtout composé de trois chambres, la mienne, celle de Stéphane qui lui faisait vis-à-vis. Puis, à côté de ma chambre, une troisième, une chambre d'enfant ou d'ado de sexe féminin au vu des posters " star academy " et " Lorie " accrochés au mur, refuge d'une jeunesse perdue qui avait échoué naturellement à Stéphanie. Puis, pour finir, faisant face à la chambre de Stéphanie, une petite salle de bain possédant également des toilettes. La chambre de Stéphane était légèrement entrouverte.
  Forcément, inéluctablement, une porte entrouverte est toujours un appel à la curiosité, mais les circonstances actuelle expliquaient mon geste et me donnaient un alibi. Il fallait que je sache si tout était " OK " pour mon vieux copain d'adolescence. Je poussais donc la porte, discrètement, pour voir de quoi il en retournait. Peut être était t'il déjà en bas ?
  Non. Il dormait toujours. Et il n'était pas seul.
La gamine l'avait rejoint au lit. Elle s'était endormie sur son épaule, et sa chevelure couleur de châtaigne s'étalait assez joliment dans le lit en captant le même éclat pailleté d'or de ce joli matin hivernal. Son visage était celui d'une personne profondément emportée dans les contrées mystérieuses de Morphée et, peut être, du monde intérieur onirique auquel son sommeil l'avait convié. En d'autres termes, qu'elle soit en train de rêver ou simplement de dormir, son sommeil était profond et paisible et sa respiration régulière. Stéphane, lui, avait posé un léger sourire sur les lèvres, sa tête légèrement inclinée de côté. Beaux sous cette lumière matinale. Paisibles, angéliques. Touchants. Oui, c'étaient une vision assez touchante ; pour quelqu'un de sensible. 
  J'avais envie d'apposer l'adjectif  " mignon " à cette scène,  et je n'avais pas envie de me poser des questions tels que d'autres l'auraient fait, ni l'envie de faire des suppositions graveleuses, comme d'autres encore (à moins que ce ne soit les mêmes) de seraient empressé de faire. Car je m'en fichais. De toute façon, Stéphanie était bien jeune comparée à Stéphane, et encore mineure, bien que pour peu de temps. Stéphane, lui, était comme moi au début de la trentaine. Un âge idéal, ceci dit, pour séduire une jeunette appréciant des hommes mûres et adultes tout en étant encore jeunes. Il avait certes dépassé l'âge pour pouvoir être son " grand frère " mais avait atteint plutôt celui qu'aurait eu un jeune oncle, mais des couples ayant cet écart d'âge existaient, et le fait qu'elle soit mineure ne me choquait pas vraiment, eu égard au fait qu'elle avait tout de même dix sept ans, et de toute façon les règles lois et règlements n'avaient plus trop voie de cité en ces heures apocalyptiques. Qu'elle soie juste venu chercher de la chaleur humaine et du réconfort, ou qu'il y aie autre chose derrière ne me regardait pas. Ils étaient touchants, tout les deux, et c'est tout ce qui comptait.
  C'est avec le sentiment d'une réelle tendresse que je refermais la porte et descendait les escalier raides qui menaient à la cuisine en laissant dormir encore un peu ceux qui étaient devenus mon frère et ma petite sœur d'infortune.
     Ils descendirent l'escalier, ensembles, environ trois quarts d'heures après moi. Lorsque Stéphanie me fit la bise, je fut de nouveau saisi par cet étrange sentiment de banalité, de vie d'avant. On aurait dit une petite cousine qui viendrait taper la bise matinale à son cousin Parisien venu s'inviter quelques jours à la campagne, avec son incontournable question t'as-bien-dormi. Si vous commencez à connaître votre serviteur, vous ne serez pas étonné d'apprendre que j'étais en train de fumer une cigarette sur l'une des chaises en Formica de la cuisine, devant une tasse contenant les preuves caramélisées de ce qu'elle contenait peu de temps auparavant, à savoir du café noir fortement sucré.
  Ils prirent leur petit déjeuner en silence, maculant la table de miettes provenant d'un paquet de biscotte déniché dans l'un des meubles de la cuisine, sans faire allusion au fait que je les avait trouvé ensemble au lit, chose à laquelle je ne fit pas allusion non plus. Souvent, l'un de nous regardait en direction de la fenêtre de la cuisine, tentant d'apercevoir à travers les rideaux si quoi que ce soit bougeait, là, dehors dans le froid et le soleil d'hivers. Rien. Les zombis, pour reprendre l'expression d'un célèbre chanteur Suisse, nous  laissaient " déjeuner en paix ". 
  Le reste de la matinée fut à l'image de nos personnalités respectives. Flic, homme d'action et de terrain, débordant d'énergie, d'esprit pratique et d'entreprise, Stéphane fit un tour du propriétaire si j'ose m'exprimer ainsi, pour voir ou se trouvait quoi et quoi pouvait servir à qui. Bref, il farfouillait et faisait des trucs à lui, du genre monter et descendre sempiternellement les escaliers – il descendit même de nouveau dans cette maudite cave de l'enfer ou pourrissaient deux cadavres – pour en ramener en marmonnant de petits trésors tels que mini-lampes torches,  cartes routières de la région, piles encore dans leur emballage – y compris des rechargeables. Remontant aussi des planches, supports de futures barricades en cas de nuit " agitée " et autres bric à brac plus ou moins utile, le tout de toutes taille et formes, toujours en se parlant à lui même en vue d'un plan, peut être, dont seul lui avait le secret. Il échafaudait , sans doute, différentes hypothèses de situations de danger, et tentait de trouver les moyens d'y faire face.
   Pour ma part, j'estimai qu'il était déjà bien suffisant que nous ayons pour l'instant un rempart contre les hordes de morts du dehors, que nous soyons solidement barricadés, avec de la nourriture, et toute son agitation me semblait vaine. Conscient moi aussi que tôt ou tard nous serions obligés de partir lorsque les réserves de nourriture seraient épuisées ou avariées, mais estimant que rien ne pressait dans l'état actuel des choses, je ne prenais pas part à ses recherches. Plus réfléchi, contemplatif, et calme, je préférais caser la matinée à tenter d'avoir des nouvelles enfin concrètes de ce qui avait bien pu se passer ces dernières quarante-huit heures sur le reste de cette bonne vieille planète, tandis que Stéphanie allait de l'un à l'autre, accompagnant et assistant Stéphane dans ses diverses opérations, mais le délaissant parfois dix minutes pour venir s'asseoir à ma proximité et participer aux miennes.
  Ni en haut des escaliers ni en bas, nulle part je n'avais trouvé de micro ordinateurs. Dommage, cette fenêtre sur le monde, pourtant devenu habituelle dans la plupart des foyers faisait défaut ici. Peut être le coin était t'il trop paumé pour bénéficier de l'ADSL et, du coup la famille n'était pas assez motivée et intéressée pour acheter une bécane, à moins que cette dernière n'aie été en réparation au moment ou tout avait commencé. Aucun moyen de le savoir. L'autre fenêtre ouverte sur le monde, à savoir la télévision, elle, fonctionnait sans problème. Je me rappelait d'une grosse TV cathodique installée dans le petit salon par lequel nous étions rentrés, et je décidais donc après le petit déjeuner café noir-biscottes d'aller m'installer dans le canapé, de l'allumer, et de voir ce que cela donnerait. La pièce était très froide ; faut t'il rappeler que nous en avions brisé la fenêtre, depuis solidement barricadée par Stéphane, mais pas suffisament semble t'il pour empêcher l'air frais de Janvier de venir me faire grelotter. Cela n'entama pas ma résolution ; allumant le chauffage électrique, prenant place dans le grand canapé lie-de-vin, je me saisissai de la télécommande, puis allumait enfin la télévision.
  Pour contempler un spectacle que je n'avais pas vu, à la réflexion, depuis bien longtemps, et qui me ramena immédiatement aux après midi que je passait devant la télévision avec ma frangine à l'époque ou nous étions tout bambins et ou les doigts d'une main suffisait amplement pour dénombrer le nombre de chaînes disponibles, et cela même si agressé par un mort vivant comme ce clochard dans le métro, il n'en restait plus que trois, de doigts. A cette époque, celle des après midi ensoleillés de mon enfance, après l'école avec les dessins animés de la " génération casimir ", les pannes étaient fréquentes et il nous était souvent proposé une mire sous laquelle circulait un message d'attente. Je me rappelle que cette étrange boule bariolée m'intriguait énormément, à l'époque. Plus tard, elle ne m'intriguait plus. Elle m'agaçait. A présent, elle m'en disait déjà bien long. Plus de programmes télévision. Le monde avait basculé sur son axe, folie et cauchemar s'y répandait, toujours plus noire et épaisse, tel une marée noire sur la houle marine. Elle nous avait d'ors et déjà prit la télévision normale, pour la remplacer par une mire sous laquelle circulait un message écrit de blanc, qui nous signalait que notre chef de l'état prendrait la parole le jour même, à 12 heures. Soit une demi-heure plus tard. Je m'attendais à ce que le message soit remplacé par d'autres, des " Flash Infos " qui m'apprendrais que des émeutes entre survivants avaient fait 150 000 morts au Nicaragua ou que plus aucune nouvelle ne nous parvenait des îles Caïmans, ou encore que toute la région de Pittsburgh et de ses environs avaient été décrétées comme sinistrées, l'armée US et sa loi martiale y ayant déployé une " quarantaine " et des barricades contre les morts. Ce genre de chose. Mais hélas, rien pour l'instant. Juste le même message, encore et toujours. Il me fallait attendre.
   L'allocution de notre président fut, bien entendu, ponctuelle. Il était très précisément midi à ma propre montre lorsque fut soudain mis fin à cette demi-heure d'attente ponctuée de nerveuses cigarettes.  La boule bariolée fit  place à une vue du palais de l'Elysée, tandis que le silence faisait, lui, place à l'hymne à la joie de Beethoven. Quelle ironie, quand on y pense. Ce n'est d'ailleurs pas une mine réjouie que présentait le chef de l'état lorsque le Palais de l'Elysée s'effaça de l'image pour révéler son plus illustre occupant.
  Les mains croisées sur son ventre, bien droit dans son impeccable costume gris anthracite, la mine extrêmement grave, le chef de l'état prit immédiatement la parole, commençant par son sempiternel " Françaises, Français, mes chers compatriotes… ".
Attirée par la musique et la voie célèbre, Stéphanie fit soudain irruption dans la pièce, pendant que j'étais hypnotisé par l'écran. Elle s'assit à moitié, non loin de moi, sur l'un des moëlleux accoudoirs du sofa. Nous étions donc tout les deux lorsque le président, continuant son allocution, asséna " La situation dans notre pays, ainsi que partout ailleurs en Europe et dans le monde a cessé de n'être que préoccupante. Elle est extrêmement critique ".

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la table des matieres

Posté par paul muabdib à 19:47 - journal de bord III - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


27 août 2007

La chanson de Jane et Mademoiselle.

zombies




J’étais resté quelques instants comme fasciné par la macabre apparition, ressentant un mélange de chagrin et d’intérêt. Chagrin, car elle n’aurait jamais le loisir de savoir que nous avions déjà envoyé ad patres deux de ses tortionnaires. Intérêt car nous avions entendu l’histoire de cette jeune femme et  de ses déboires ; cela lui avait donné une réalité, une présence dans mon esprit car elle avait été le personnage d’un récit que l’on m’avait conté, et ce personnage je le rencontrai maintenant en vrai. Ou du moins ce qu’il en restait. Aucune équivoque sur ce qui l’avait tué. La blessure au ventre aurait peut être été récupérable dans un délai court après qu’elle aie été infligée – peut être je dis bien. Peut être pas. Je ne suis pas médecin après tout. Mais bien que je ne sois aucunement un monsieur en blouse blanche soumis au serment d’Hippocrate j’en savais assez, bien assez, pour savoir qu’au niveau du cou, une telle blessure ayant tranché la veine jugulaire était sans appel. En revanche, de toute évidence les morts ne l’avaient pas « finie ». Et s’étaient désintéressé de sa carcasse. Pour quelqu’un d’autre ? A moins qu’elle n’aie eu le temps dans les derniers soubresauts de la vie de s’arracher à eux et d’aller mourir plus loin, là ou ils ne pourraient continuer de saccager son corps. Je n’en savais foutre rien, et nous n’en saurons jamais foutre rien. Mais de toute évidence cela réglait une partie du problème ou du dilemme. Nous étions partis dans l’optique de sauver deux jeunes femmes sans réellement savoir par laquelle commencer. L’une s’approchait désormais de nous,  faisant craquer les brindilles d’un sous bois froid et gris, les deux billes de porcelaine bleue de ses yeux désormais vidés du soleil de sa jeunesse, privés de la compréhension de leur univers. Néant. Tristesse.

 

 Et aucune peur. Les experts n’ont jamais su réellement définir si l’on s’habitue à la peur à force de côtoyer l’horreur, ou si au contraire elle s’amplifie et grossit jusqu’à emporter l’esprit. Dépend peut être des individus. Mais il est vrai qu’après avoir côtoyé de si prêt la mort et les morts – en particulier ceux qui se relevaient en masse après avoir dévoré les deux loubards violeurs – je n’éprouvais rien à voir cette jeune morte approcher, rien d’autre en tout cas que cette pincée de tristesse et ce vague intérêt, maintenant retombé. Maigre, flottante dans les vestiges d’un pull over bleu sombre déchiré d’ou sortaient ses entrailles, des brindilles dans ses cheveux, elle avait de faux airs à l’actrice Jane Birkin quand elle était jeune, avec ses longs cheveux lisses sa maigreur et ses yeux clairs  – je pense qu’ils devaient déjà être bleus avant que la mort ne les voile. Somme toute, un zombie plus pitoyable qu’autre chose. Si l’on exceptait la béante plaie du cou, et les viscères apparentes, elle aurait eu l’air d’une sorte de junkie qui viendrait de prendre le fix de sa vie et planerait en déambulant dans les campagnes.

 C’est d’ailleurs du calme et de la détermination, et aucune inquiétude, que je lu dans les yeux de Stéphane lorsque nos regards se croisèrent. Il prit son temps pour calmement assurer sa prise sur la hache qu’il avait trouvé dans la station service, puis pour avancer vers la défunte à pas mesurés. Evidemment. Il aurait été de la première stupidité d’utiliser une arme à feu au son de tonnerre dans des sous bois éventuellement hantés de ces revenants livides, et à proximité d’une maison dans laquelle nous allions certainement avoir affaire à des vivants tout aussi sinistres à leur façon.

 Je prit alors Stéphanie contre moi et je la serrais, en lui chuchotant d’une voie apaisante, le temps que Stéphane finisse son affaire. Il s’y prit de manière très professionnelle, et ce fut vite fini. Il la déséquilibra d’un premier coup puissant, puis pour être certain du résultat abattit la hache pour décapiter la jeune morte. Un spectacle écœurant, mais je commençais à pouvoir affirmer « j’en ai vu d’autres ». Ouais, j’en ai vu d’autres mon gars. Un vrai vétéran de l’ère des zombies. Ca vient assez vite, finalement. On a assez peu le choix, il faut dire.

Néanmoins, voir une jeune femme trucidée ainsi, séparée en deux comme une manante du moyen âge amenée à la hache du bourreau, le rôle de ce dernier étant tenu par mon ami policier, était tout de même éprouvant. Ca  m’avait collé de sales nerfs. Je me bénit moi même une fois de plus d’avoir amené autant de cigarettes ; j’en grillai d’ailleurs une immédiatement après avoir relâché la gamine, les mains un peu tremblantes. Tout en maudissant le jour futur ou je n’en trouverais plus nulle part.

 Nous n’avions plus de raison précise de rester ici à proximité de la bâtisse, et certainement pas le temps de réciter une oraison funéraire pour l’inconnue tombée dans les sous bois pour ne plus se relever. Elles étaient deux, et la deuxième était peut être encore en vie. Nous considérions comme un devoir moral d’aller voir ce qu’il en était ; je pense que c’était parce que nous avions besoin de nous raccrocher à quelque chose pour ne pas tomber dans la démence nous même. Et plus rien à voir avec l’envie de jouer les héros comme dans les histoires de notre enfance ou les jeux de rôles que lui et moi prisions tellement. Un tel désir, aussi puéril, n’aurait pas résisté à l’épreuve du temps et aurait vite fait place à une seule constatation égoïste de survie. Plus rien à voir avec la testostérone. Tout cela n’avait servi que de booster. Là, nous étions déterminés. Et c’est avec cette même détermination que nous quittâmes le pâle sous bois pour gagner la bâtisse.

 Elle n’avait rien de réellement remarquable ; une vieille ferme réaménagée, de deux étages. On y accédait par un petit chemin de terre, et elle n’était pas entourée d’une  clôture. La fermette était sans doute en cours de rénovation pour devenir une agréable maison d’habitation, et elle avait dû être habitée peu de temps avant l’holocauste des morts, tel qu’en témoignaient certains signes. Des rideaux blancs translucides de cuisine, visiblement neufs, aux motifs de dentelle compliqués, cachant les fenêtres les plus proches de la porte d’entrée. Un jouet d’enfant – une petite brouette jaune et orange fluo tachée de boue et renversée dans la cour, prêt de la margelle d’un vieux puis. Et un abri couvert de tôle ondulés, attenant à la droite de la ferme, rempli de stères de bois de chauffage recouvertes de bâches sales. La cour n’était pavée que par endroits, et la terre sombre gorgée d’eau apparaissait un peu partout devant la bâtisse, tandis que ses côtés latéraux semblaient envahis d’herbes folles qui elles par contre, inspiraient un sentiment d’abandon et de ruine comme si les propriétaires avaient décidé de soigner l’extérieur de leur acquisition campagnarde en dernier. De toute façon, c’était le cadet de leurs soucis à présent. Pas de garage apparent, ce dernier devait se situer de l’autre côté de la bâtisse ou alors, ils devaient se garer dans la cour de derrière. Et pour autant que nous puissions en juger, pas de lumière.

Ne me rappelant plus très bien si Stéphanie avait donné un quelconque détail le confirmant ou pas dans son récit, je lui demandai en murmurant si il y avait bien eu de l’électricité du temps de sa captivité. Elle me répondit d’un juvénile et bien peu littéraire «  ben ouais ».

 D’accord. Donc soit ils étaient partis, soit ils étaient dans cette fameuse cave. Personne dans l’entrée ou dans la pièce attenante que je supposais être une cuisine, au vu des rideaux. Les autres fenêtres de la devanture étaient condamnées par des volets en bois sombres refermés. Aucune lumière n’en filtrait non plus. Une dernière possibilité eût été qu’ils n’aient pas allumé la lumière, mais nous avions dépassé les 17 heures, et en ce mois de janvier maudit il faisait déjà probablement très sombre à l’intérieur. Alors, comme ces loubards n’avaient pas trop le soucis de savoir de combien serait la facture d’électricité - ah, normalité chérie, si nous avions su à l’époque combien il était bon de recevoir une facture d’électricité - cela me semblait fort peu probable.

J’étais un peu perplexe quant à savoir comment nous allions pénétrer dans la bâtisse, mais je laissais ce genre de considération techniques – qui m’ont toujours exaspérées – à mon pragmatique ami le flic car comme chacun sait un bon flic connaît les techniques de voyous à moins qu’il ne lui même un peu voyou. Je supposai qu’il avait un plan, car depuis le début de nos aventures j’étais toujours parti du principe que Stéphane avait un plan, ce qui nous avait jusqu’à présent pas trop mal réussi, sauf lorsqu’il nous avait encafardé dans un parking perdu en flinguant à jamais sa clio rouge. Il me fit signe d’approcher, puis me tendit son Sig Sauer ; il m’expliqua brièvement, en chuchotant, son fonctionnement. Je n’avais jamais tiré avec un pistolet, mais j’avais déjà eu par contre l’occasion de faire du tir à la carabine, et je n’étais pas stupide. Enlever le cran de sécurité, viser, tirer. Enfantin. Après, pour faire mouche c’est une autre histoire et il paraît que les premières fois le recul surprend, mais bon qu’importe. Puis il me demanda de faire le guet et de veiller sur nous trois pendant qu’il tenterait de crocheter la serrure.

 J’étais très absorbé par ma tâche car la proximité des sous bois, certainement emplis de macchabées ambulants, s’additionnait à l’impression de dangerosité latente, de menace en attente, qui me semblait émaner de la vieille bâtisse, dans laquelle résidait nous le savions la victime d’un viol à répétition et l’un de ses tortionnaires dont il faudrait disposer d’une manière ou d’une autre. Cela me mettait les nerfs en pelote. Normal, j’imagine.

La gamine, elle, se rongeait les ongles et fixait les sous-bois, trépignant un peu sur place. Imaginer qu’elle était pressée d’entrer étant donné ce qu’elle avait subit là dedans me prouvait à quel point d’une part elle avait une certaine force de caractère à sa façon. D’autre part cela prouvait par dessus tout à quel point elle redoutait de voir au loin les silhouettes grisâtres et vacillantes recouverte de lambeaux boueux que moi même je craignais viscéralement, à chaque seconde, de voir apparaître.

 Stéphane mit fin à notre attente angoissée. S’étant escrimé pendant quelques minutes à crocheter la serrure avec je ne sais quoi – un couteau suisse, peut être, car il me semblait l’avoir vu ranger un objet rouge dans sa poche en se relevant, il s’adressa à nous en chuchotant.

  • Bon, rien à faire je galère trop. On y arrivera pas comme cela. On fait le tour.

Nous acquiesçâmes en silence. En rendant le 9mm, je me fit la réflexion que ce serait formidable si moi aussi je pouvais mettre la main sur une pétoire, de n’importe quel genre ou calibre, pour apprendre les rudiments du tir avec ladite arme. C’est si sécurisant, ce genre d’objet. Et puis, on peut toujours se garder une balle. Au cas où.

 Nous passâmes sur les côtés latéraux de la bâtisse. Longeant cette dernière, un petit passage bétonné semblait incarner l’ordre et la netteté avant le chaos des herbes folles. Aucune fenêtre, sauf une petite, carré, en hauteur. Le genre qu’on trouve dans les salles de bains ou les toilettes. Aucun intérêt. Mais, pas de lumière, toujours. La maison d’un calme mort semblait comme un piège à retardement et la tension montait j’en suis sur chez nous trois, même chez le plus chevronné. 

 De l’autre côté se trouvait une autre sorte de cour, dont le sol était cette fois-ci composé de gravillons ; une porte de garage, une autre porte, une fenêtre unique au premier étage, les autres en hauteur. Egalement éteintes, toutes. A l’arrière plan, une sorte de jardin là aussi envahi d’herbe folles, et une balançoire accrochée à un noyer massif. Une table de jardin et quatre chaises vert sombres, que personne n’avait rentré – que personne ne rentrerait plus jamais – pour l’hiver. Toute l’imagerie à la fois banale et touchante d’une petite famille de jeunes parents avec enfants qui devait s’être installé dans la campagne de ce trou perdu du milieu de la France pour retaper une maison déjà presque habitable lorsqu’ils étaient arrivés, et qui n’avait plus besoin que d’un bon relooking de l’extérieur lorsque c’était déclenché ce qu’il nous faut bien appeler la fin du monde. Le début de cette fin, en tout cas..

 Je continuais à espérer que Stéphane avait un plan, puis un plan bis au cas ou le plan initial ne marchait pas, et ainsi de suite. Mais je constatais vite qu’il en était arrivé, au fond, à la même conclusion que moi. Il urgeait de savoir ce qu’il était arrivé à cette fille, nous étions armés – y compris d’une arme à feu – et il n’était pas très sain de rester dehors plus longtemps. Il fallait agir, maintenant, et ne plus tergiverser. L’excès de prudence ne doit pas induire l’inaction.

 Précautionneux quand même, le jeune policier déroula un sweat-shirt qu’il s’était enroulé autour de la taille. Un vieux sweat-shirt marron-jaune, avec Princetown University écrit en marron plus foncé, trouvé dans la station service lorsque nous avions rassemblé des affaires, là-bas, derrière notre bonne vieille grille. Lorsqu’il se déroula en entier, je compris qu’il ne l’avait pas prit pour lui, car le sweat était de toute évidence bien trop petit. Certainement oublié sur l’un des dossiers de la cafétéria, dans ce passé  lointain et lumineux ou des petites familles faisaient encore des arrêts pose-pipi et les prolongeaient pour boire un coca avant de reprendre la route des vacances. Avant.

 En fait, ce bougre, il avait tout prévu, même ce qu’il allait faire lorsque les plans A, B, ou X delta ne marcheraient plus. Il me demanda de tenir le sweat contre la fenêtre, puis frappa enfin, du bout du manche de la hache. Il lui fallu deux coups, car même en ayant décidé de rentrer par effraction, quelque chose devait le retenir tout de même de faire trop de boucan, et retenait ses coups par la même occasion. Certainement avait t’il encore l’espoir que nous ne nous fassions pas entendre par le ou les loubards se situant à l’intérieur. C’était d’ailleurs je pense une des raisons du Sweat. Outre le désir de ne blesser personne, Stéphane utilisait là un classique du système D pour tenter d’étouffer un minimum le son aigu et tranchant de cassure du verre.

 Le deuxième coup, plus sec et téméraire, brisa donc la vitre. Je ne savais pas trop à quel point il fallait en remercier la technique du sweat-shirt, mais effectivement le bruit fut moindre par rapport à celui que je m’apprêtais à entendre d’une fenêtre du rez-de-chaussée brisée par un coup de manche de hache. La vitre n’avait pas volé en mille éclat, mais un gros bout de celle-ci était parti, laissant place nette pour un très grand quart de sa surface, situé en bas à gauche. Le fragment manquant était tombé à l’intérieur.

 Ne désirant pas laisser perpétuellement à Stéphane l’initiative de tout ce qu’il y avait à faire, et voulant davantage m’impliquer, je me mit alors, comme j’étais le plus proche, en devoir d’ouvrir la fenêtre. Passant mon pied-de-biche de la main droite à la main gauche, je passais délicatement ma main dans l’ouverture et m’activais à ouvrir le loquet. Les rideaux opaques, couleur de feuille d’automne, ondulaient sans me laisser voir l’intérieur, ce qui avait un effet forcément et naturellement angoissant. Je m’attendais à tout instant à voir les rideaux s’écarter brusquement sur un visage masculin, ou à sentir une poigne forte me saisir le poignet. J’opérais néanmoins, et avec lenteur car malgré tout, mon bras était fort proche de la zone ou le verre avait été brisé et je risquais par mégarde de me couper très salement. Rien de tel heureusement, et enfin, le loquet fut abaissé ; je repoussai alors les deux volets de la fenêtre qui crissèrent sur les rideaux en les écartant et en me révélant un salon. Vide.

 Me retournant vers mes deux compagnons de route, je vis que Stéphane voulu pousser gentiment Stéphanie en avant, d’un geste d’accompagnement. Sans effet. L’adolescente restait les deux jambes fermement plantées dans le sol. D’un ton apparemment sans appel elle affirma.

  • Non. J’veut pas.

Immédiatement, nous nous consultâmes du regard avec Stéphane ; brièvement. Aïe. Problème.

  • Non, j’veux pas. J’veux pas.

La gamine commençait à trembler compulsivement, et il suffisait de voir son passablement charmant minois commencer à virer au très pâle pour se convaincre que ce n’était pas là une comédie de fillette trop sensible, mais un vrai trauma. Mademoiselle avait été brave, au vu des circonstances, mais au moment de s’engouffrer de nouveau dans ce lieu de débauches coupables et de femmes forcées par des dépravés violents et machistes, son instinct lui criait de ne surtout pas y aller. Partout, mais pas là. Pour ne pas de nouveau être saisie par des mains sales, pour ne pas entendre de nouveaux rires rigolards, pour ne pas de nouveau attendre dans une cave d’une lugubreté théâtrale avec comme seule pensée « mon tour viendra ».

Alors elle flanchait et, pour parler trivialement, elle pétait un câble, la nénette. Et on ne pouvait pas lui en tenir rigueur ; mais on ne pouvait pas davantage lui laisser le loisir de continuer.

 Tentant immédiatement de prendre un ascendant psychologique en coupant court à la panique dès le début, Stéphane essaya de la ramener à plus de calme, toujours avec le plus de discrétion possible en lui murmurant.

  • Attend…Steph…le problème c’est qu’on peut pas…

Le a de « pas » avait été proféré sur une note traînante ;  un début de phrase court mais suffisamment éloquent. Ah non, on pouvait pas. Ca, non. Rester dehors avec tout ce qui y traînait c’était du délire pur et simple. D’ailleurs on y était resté suffisamment longtemps, dehors, sans rencontrer de mort-vivant, sans même en entendre. Trop de chance, ça n’allait pas durer ainsi éternellement. Et la laisser dehors ? Bien évidemment ; allons sauver une fille dont on ne sais même pas si elle est encore en vie, et laissons en contrepartie une autre jeune femme, bien vivante celle-là, offerte à l’appétit des macchabées comme la chèvre d’un film américain bien connu attendant, attachée à son piquet, le monstre antédiluvien qui viendrait la dévorer. Ben voyons. Stéphane reprit.

  • Écoute, je sais bien ce qui s’est passé là-dedans. Mais faut voir ce qui est arrivé à ta copine. Tu comprend ? Si cela avait été toi, tu aurais bien été contente, non ? Et on peut pas te laisser toute seule dehors. C’est bien plus dangereux que ce qui t’attend dans cette baraque, tu peut me croire.

Sentant que c’était le moment idéal pour rajouter mon grain de sel, imitant le timbre de voix prudemment bas de Stéphane, je renchérissait alors, tentant de donner également à ma voix le ton à la foi rassurant, moralisateur, et réprobateur, qu’aurait prit un grand frère devant un caprice de sa petite sœur.

  • Il a raison, Steph. On est deux quand même. Tu vois ? On est là. On est armés. J’ai un pied de biche, un tonfa, Stéph a une hache, un tonfa, et mieux que tout une pétoire. Une arme à feu, Steph ! Si tu braque ça sous le nez d’un de ces petits merdeux, il va tout d’un coup être tout doux tout mignon, tu verra…

  •  Puis ça, c’est si il est là. Il est peut être plus là dedans. Qui sait ? il est peut être parti en moto, en mobylette ou autre. Comme les deux autres. Non ? Tu crois pas que c’est possible ? Stéphane la secouait gentiment, en parlant, ayant passé un bras protecteur autour de ses épaules.

Je prit une foi de plus le relais. Cette technique de renvoi de la balle de tennis semblait commencer à marcher. Sa respiration était déjà moins hachée.

  • Le soucis, Steph…c’est que si on continue comme ça, on va finir par être repérés. On va perdre l’effet de surprise. Et on peut pas rester dehors, on te l’a déjà dit. En plus ça caille. On entre, on explore la maison, on est armé, on fait ce qu’il faudra faire, et tout ira bien. Tu verra. Mais si on reste, ça risque déjà de moins bien se passer.

Et nous dûmes ainsi de suite nous relayer encore un certain temps pour voir la pâleur et la nervosité de Stéphanie faire place à un comportement plus posé et plus adapté à la situation. Un moment, son état de peur empira de nouveau, brutalement, et j’ai bien cru qu’elle allait défaillir ou faire une sorte de malaise ; mais la gamine finit heureusement par se ressaisir. Finalement, elle prit une grande bouffée d’air, ses joues redevenues roses, très roses même, sous l’effet du froid.

  • Bon, OK. Mais vous restez toujours prêt de moi d’accord ?. J…j’…j’ai vraiment peur…Alors…je compte sur vous hein ? Vous me laissez pas tomber hein ?

Elle avait légèrement bégayé, et ce n’était pas sous l’action du froid. Brave gamine. Elle tentait de prendre sur elle. Certainement que je prenais un caractère plus affirmé à force de côtoyer mon pragmatique ami car elle m’attendrissait mais en même temps elle commençait à me saouler – détonnant mélange – et prenant le taureau par les cornes, je la prit par la main pour la tirer en avant.

  • OK, on reste prêt de toi ; je te tiens même la main si ça te rassure. Stéph passe légèrement devant nous avec sa hache. Ça va bien se passer, tu verras.

Elle me regardait avec un mélange d’émotion trop complexe pour être lu, comme il est parfois difficile de lire les couleurs utilisées par le maître pour réussir une une nuance pour sa toile. De l’espoir, de l’angoisse, une sorte de recognition comme si je lui rappelais un grand frère ou un tonton qui lui manquait. Un besoin éperdu de nous faire confiance, de croire en nous, de croire qu’avec nous tout irait bien, mais également des doutes à ce sujet. Je ne sais pas, mais je sais qu’une goutte tomba sur sa joue rosie. Pas une larme, une goutte de pluie. Absorbés par nos persuasifs chuchotements, nous n’avions pas vu le ciel s’assombrir. Je lui adressai alors un clin d’œil.

  • Tu vois, en plus il commence à flotter. C’est plus le moment de faire les plantons dehors.

N’attendant pas sa réaction, j’emboîtais le pas à Stéphane qui enjamba le rebord de la fenêtre, et pénétra, enfin, dans la masure.


II


La première salle ou nous pénétrions était comme je l’avais vu une sorte de petit salon ;  appuyé contre le mur, à proximité de la fenêtre, une télévision cathodique de belle taille reposait sur un meuble en bois sombre. Lui faisant face, de l’autre côté de la pièce, un canapé imitation cuir, trois places, d’un rouge sombre. Occupant tout le mur de droite, une grande bibliothèque vitrée remplie de livres, de magasines, et d’une encyclopédie en plusieurs volumes. Et de l’autre côté, découpant le mur de gauche également occupé par un cadre représentant un décors paysan aux tons pastels, une porte peinte dans les mêmes tons crème que les murs. Fermée.

 Immédiatement, Stéphane mit son doigt sur sa bouche pour nous intimer le silence, puis colla son oreille sur la porte quelques secondes. Il chuchota alors. « Rien ». Il s’approcha alors de nous puis nous prit par les épaules pour nous forcer à nous pencher un peu, afin de mieux entendre ses explications chuchotée à voix très basse.

  • Bon, voilà ce qu’on va faire. On va se redistribuer les armes. Le mieux, Willi, c’est que tu file ton pied de biche à Stéphy. C’est plus léger. Toi tu va prendre ma hache ; tu n’aura qu’à lâcher la main de Stéphy quelques secondes au cas où. Elle est assez lourde et tu auras besoin des deux bras le cas échéant. Et moi cela me permet de sortir mon pistolet;  c’est suffisamment dissuasif, alors il faut qu’on joue là dessus. Qu’en dites vous ?

Nous acquiesçâmes elle et moi, puis nous procédâmes tous aux échanges. Cela fait, Stéphane approcha de la porte crème, puis l’ouvrit avec milles précaution. Elle s’ouvrait vers l’extérieur, et mon ami gaucher put donc ouvrir de la main droite tandis que la gauche tenait la précieuse arme prête à l’emploi. Une fois dehors Stéphane jeta un coup d’œil panoramique. Puis avança, nous laissant la possibilité de le suivre dans le corridor, ce qui indiquait suffisamment clairement qu’il n’y avait aucun danger immédiat. Je ne savais pas précisément quelle heure il pouvait bien être maintenant, mais la pluie dehors avait encore davantage mis à mal la luminosité déjà morose de ce mois de janvier morbide, et la seule lueur qui éclairait faiblement ce couloir provenait des deux portes, celle de derrière, et celle de devant, qui étaient toute deux percée, vers le haut, d’un petit carreaux en verre fumé au motif en losanges. La porte de derrière était d’ailleurs toute proche sur notre gauche. Sur notre droite, le couloir menait tout droit à l’entrée, mais était traversé transversalement par un autre corridor, ce qui nous permettait de tourner soit à gauche, soit à droite. Stéphane se mit en devoir d’avancer plus doucement que jamais, pas après pas, sa main droite en soutien de la gauche, toute deux repliée fermement sur le calibre 9mm. La tension s’opacifiait, devenant lourde et noire dans ce jour d’hiver mourant ou le temps semblait ralentir en même temps que nos gestes d’une prudence extrême et d’une lenteur mesurée qui rajoutait encore à ladite tension. Un pas après l’autre, doucement. Ne pas penser. Avancer. Redouter l’explosion d’action, de violence, de quoi que ce soit qui viendrait briser cette exploration angoissée, et le souhaiter en même temps, pour en être enfin quitte. Parvenant à l’embranchement des deux corridors, un autre regard panoramique de Stéphane. Rien. Lâchant le pistolet de la main droite, il nous fit geste d’avancer. Je m'apprêtais à faire un pas, tirant la jeune femme par la main, lorsqu’il fit soudain un autre geste, levant brusquement la main pour nous faire comprendre qu’il ne fallait plus avancer, ni produire le moindre son. Je retenais mon souffle, et senti Stéphy faire de même dans mon dos. Sa main était moite.

 Stéphane tourna à moitié sa tête vers nous, mais ses yeux, eux, étaient tourné vers l’autre côté du couloir. Une attitude typique d’écoute absolument attentive et concentrée. Je tendais l’oreille aussi. Et effectivement il me sembla entendre quelque chose, à la limite de ma perception. Une sorte de boum, très léger, mais suffisant pour faire monter la tension d’un cran. La tension, cette anticipation du danger, plus terrifiante parfois que le danger lui même ; nous avions côtoyé des morts vivants, j’en avait même combattu plusieurs sans réellement faillir et là, je tremblais pourtant en agrippant ma hache comme si elle était une bouée de sauvetage.

 Nous restâmes ainsi quelques secondes à scruter d’autres bruits ou sons. Rien. Stéphane nous indiqua, d’un geste, et aussi d’un murmure si bas qu’il me fallu lire sur ses lèvres, que le bruit provenait de la partie gauche du corridor. Nous lui emboîtâmes donc le pas, toujours à pas de loup, armés, nerveux, tendus comme des élastiques prêt à se rompre.

 Une fois parvenu à l’endroit ou les deux couloirs se croisaient, nous pûmes voir l’autre corridor dans son entier et constater que dans la partie droite de ce dernier ne se trouvait qu’une porte, percée dans le mur de gauche, et qui si mon sens de l’orientation ne me jouait pas trop de tours devait être cette pièce que j’avais déjà baptisé mentalement « la cuisine » au vu de ses rideaux. S’y trouvait également, un peu plus loin un petit escalier raide qui permettait d’accéder à l’étage.

 La partie gauche, celle d’où était semble t’il parvenu ce bruit, était percée de quatre portes, deux dans le mur de droite, et deux leur faisant face en vis à vis dans le mur de gauche. L’une des deux portes de droite ne renfermait aucun mystère car elle était ouverte. Des toilettes. Nous avions donc le choix entre trois portes, celle qui se trouvait juste à côté des toilettes, dans le fond du couloir. Et les deux portes de gauche. Celle qui faisait face aux toilettes était toute proche, et donc Stéphane s’accroupit et colla son oreille tout contre, comme il l’avait fait dans le salon par lequel nous étions entrés. Il resta là plus d’une dizaine de secondes. Puis s’en décolla enfin. Dans son excitation, il oublia de murmurer aussi bas que d’habitude.

  • Bingo. Y’a du bruit derrière cette porte ; j'entends une sorte de raclement. Et des coups. Y’a quelqu’un là dedans.

Quelques secondes durant, nous nous regardâmes tout trois, conscient des implications. Fini de jouer. J’avais peur que Stéphanie ne panique, mais un bref regard me montra qu’elle avait plutôt l’air hébétée qu’autre chose – mais. Au fait. Qu’est ce que je fous là ? – et d’avoir soudain très chaud, ses joues formant deux tache d’un rose sombre sur ses joues humides de sueur. Mais pas de signe de panique extérieur. Bien.

 Stéphane posa sa main sur la poignée, tandis que la poigne de l’autre main, elle, tenait plus fermement que jamais le Sig Sauer...Un dernier regard entendu échangé dans le trio, et la porte fut vivement ouverte pour révéler un petit palier en béton, occupé par un paillasson hérissé de poils d’un rouge sale ayant connu des jours meilleurs, et depuis vraisemblablement foulé au pied par des générations de chaussures sans pitié. Après le palier, le noir, l’obscurité vertigineuse dans laquelle plongeait une volée de marche dénudée en béton. La cave.

 Une cave ; descendre à la cave. Une pièce qui a depuis bien longtemps participé aux poncifs des films d’horreur. On y enterre les grands mère, on y séquestre les gens. C’est noir, rempli de toiles d’araignées. On peut tenter de les rénover pour jeter un vernis de modernité et de confort, mais l’on sent sourdre à travers la pierre, qui seule nous sépare de la terre sombre, toute la malveillance d’anciennes divinités chthoniennes qui ne demandent qu’à se réveiller des tréfonds de la terre. Inquiétant, de descendre à cave, déjà en temps habituel. Mais alors une cave sombre d’où viennent des bruits de craquement et de raclement, dans une maison ou habitaient récemment encore une poignée de sadiques et de déments, et en une époque de cauchemar ou se relèvent les morts. Je crois que si nous n’avions pas été armés, je n’aurais jamais eu le courage de descendre ces marches grises qui me semblaient être la pente vers l’abîme sans retour. Étrangement, Stéphanie qui ne s’était jusqu’alors pas trop manifestée pour nous guider, elle qui devait pourtant au moins partiellement se rappeler de la configuration des lieux, nous chuchota, la voie étranglée, et hésitante.

  • Oui…c’est là. La…la cave. C’est là qu’ils nous avaient enfermées, c’est là que…q…

D’un geste de la main, je l’arrêtais. Nous savions le reste, inutile de rentrer dans les détails, et j’étais nerveux que ce-qui-grattait ne puisse nous entendre. Évidemment, le bruit de la porte ouverte avait déjà dû alerter qui de droit, mais ce n’était pas la peine d’en rajouter – comme le café Maxwell. Conscient que nous n’avions pas amené Stéphanie avec nous pour qu’elle joue les guerrières et que nous ne l’avions armée – actuellement d’un pied de biche – que dans l’optique ou elle aurait dû se défendre seule à un moment donné ou un autre – lorsque nous serions tout les deux « game-over » par exemple – je lui chuchotais à l’oreille qu’il n’était pas nécessaire qu’elle descende avec nous si elle ne le voulait pas ; ce à quoi elle me susurra qu’elle préférait effectivement rester en haut. Évidemment, elle pouvait toujours nous rejoindre en bas dans le cas ou le taré restant serait inopinément surgit d’une des pièces que nous n’avions pas encore explorées.

Pendant ce court échange, Stéphane en avait profité pour entrer sur le palier ; ayant trouvé deux interrupteurs – le vieux modèle, celui ou il faut soulever un petit loquet – il les avait activés et avait commencé à descendre deux trois marches. L’un des deux interrupteurs commandait l’ampoule qui éclairait l’escalier, l’autre commandait celle du sous-sol. Ce-qui-grattait était de toute façon bien au courant de notre présence à présent ; inutile d’avoir peur que l’on chuchote. Ce que je peut être bête, des fois.

 Nous descendîmes donc les escalier plutôt raide, discernant les marches grâce à l’éclairage maladif de l’ampoule qui colorait le mur de parpaings apparents d’un jaune pisseux. Chaque marche descendue augmentait ma nervosité, et une réelle sensation de boule dans le ventre et de nausée s’emparait de moi. Mais je tenais bon, et il fallait y aller, nous n’avions pas le choix. Ridicule de flancher maintenant. Qui plus est – égoïstement et lâchement je doit l’admettre – j’étais quelque peu rassuré par le fait que Stéphane descendait le premier, et qu’il ferait barrage de son corps en cas de situation soudaine de péril. Autrement dit, si ça se mettait à pulser, c’était mon ami le flic qui prendrait la première douille. Déformation professionnelle, quelque part, de toujours se mettre en premier. D’où l’intérêt, en cas d’invasion de morts-vivant dans une Europe soudain submergée par les morts en goguette, de se faire accompagner d’un policier et non pas d’un petit épicier de quartier peureux comme un lapin.

 La descente me parut assez longue, l’angoisse aidant à fausser ma perception du temps, mais il faut dire aussi que nous descendions précautionneusement, vu les marches assez raides et vu le fait que nous étions armés ce qui rendait toute chute encore plus dangereuse. Mais au bout du compte, Stéphane prit enfin contact avec le sol de terre battu, et moi tout de suite après lui. Il s’écarta d’un pas l’arme levée, ce qui me permis de me ranger à ses côté en étreignant ma hache comme si ma vie en dépendait – et pour autant que j’en savais cela pouvait bien être le cas. Quoiqu’il en soit ça y est, nous avions descendu l’abîme et atteint la bouche de l’enfer, le lieu central, le noeud de tout ces événements qui avait conduit trois jeunes femmes à être séquestrées par des maniaques et des sadiques. Nous nous attendions bien évidemment à quelque chose. A de l’horreur, à une vision éprouvante, quelle qu’elle soit. Nous étions servis au delà de toutes espérances, bien que le spectacle affreux et indécent que nous offrait la cave des damnés n’était pas exactement celui auquel nous nous étions préparés.

 La cave, une salle rectangulaire assez nettement plus longue que large, devait mesurer dans les trois mètres de large et entre sept et huit mètres de long ; elle était assez classique, lugubre, et en désordre, mais somme toute pas plus que la cave de Monsieur-tout-le-monde. Une vieille chaudière poussiéreuse qui jadis avait peut être été blanche, se trouvait dans l’angle gauche du fond de la cave.  Reposant au centre du mur de droite, un vieux réfrigérateur du même blanc poussiéreux et sali, avait été descendu pour une raison X ou Y ; il n’était pas branché et sa porte était entrouverte. Partout l’éclairage était similaire à celui de l’escalier, les parpaings froids semblant atteints de jaunisse, tandis qu’au plafond et dans les angles hauts,  adhéraient de vieilles toiles d’araignées brunies et désormais inutiles, gardant parfois quelques vestiges du cadavre racorni de leur anciennes propriétaires. Le mur de gauche, lui, était un fatras de balais, serpillières sèches et rigidifiées, sacs de ciment éventrés. Tous ces détails lugubres et banaux d’une cave campagnarde commune étaient une toile de fond appropriée pour le spectacle sanglant qui occupait le fond et le milieu de la pièce.

 Ce dernier était occupé par un corps, reposant dans une mare de sang, et baignant aussi dans le grotesque de sa situation ; le cadavre d’un homme auquel il aurait été difficile de donner un âge, vu qu’il reposait sur le ventre. De courts cheveux châtains hérissaient sa tête, et la mare de sang – d’un brun rouge noireâtre sous l’éclairage maladif – semblait s’élargir à partir du dessous de son corps. L’une de ses mains étaient crispée, ses doigts recroquevillés, tandis que l’autre reposait sous lui, comme s’il avait tenté de presser contre son ventre pour retenir quelque chose. Il n’était pas difficile d’imaginer qu’il avait fatalement été blessé au ventre et qu’il avait tenté là de retenir ses viscères ou de comprimer son ventre pour tenter de stopper une hémorragie fatale. Le détail qui le rendait grotesque, cadavre d’un ridicule exquis, c’est qu’il avait le pantalon baissé, et que ses deux fesses glabres formait deux collines stériles de chair livide pointées vers le haut. S’il n’avait pas été dans cet étang d’hémoglobine mais dans un lit d’hôpital à la place, on aurait pu croire un patient attendant un suppositoire, administré par une infirmière revêche. Ah, mon petit monsieur, j’en ai maté des plus costauds. Allons, détendez vous…

 Le grattement, lui, émanait du fond de la cave, là ou des couvertures crasseuses et des draps maculés de toutes sortes de tâches suspectes, jetés au hasard, formaient une sorte de couche chaotique, de niche sordide. C’est là qu’elle était. Assise sur ses talons dans une attitude féminine, nous tournant le dos, elle grattait. Inlassablement, elle avait l’air de tenter de griffer, mollement mais régulièrement, robotiquement, une sorte de planche de bois qui avait été posée contre le mur du fond, peut être pour absorber l’humidité. Depuis notre arrivée, notre irruption plutôt, les armes à la main, elle ne s’était pas retournée et c’était le seul son que l’on pouvait entendre dans le silence épais et tendu. Scrchhht…Scrchhht…

 Nous échangeâmes un regard avec Stéphane. Il avait l’air perplexe ; concentré, aussi. Instinctivement, il appuyait maintenant une longue visée, de son arme, visant la jeune femme assise. Peut être était t’elle simplement devenue démente ? Folle de rage, de douleur, montrant la même violence aveugle que celle dont ferait preuve un animal rendu fou à force de coups et de privation de nourriture. Elle avait alors constaté que son tortionnaire n’était plus qu’un, et qu’il avait fait la bêtise de venir la violer seul…Or à un contre un le rapport de force est déjà beaucoup plus équitable -même femme contre homme si la femme se bat avec rage et détermination –et elle l’avait tué.Ce dernier événement macabre ayant été trop pour la soupape de sécurité qui l’avait maintenue dans ce monde de douleur, elle était partie. Son esprit était parti. Ailleurs. Et depuis, son corps, lui, il grattait.

Scrccht…Schrccht…

Peut être. Rien de moins sûr. J’allais commencer à m’approcher d’elle. Imprudent. Il valait mieux être sûr de ce en quoi la situation avait évolué avant d’être à sa proximité. Si elle était devenue démente, qui sait si en voyant deux hommes inconnus, elle n’allait pas se jeter sur nous comme une furie. Qui sais si elle ne cachait pas une arme, volée à l’homme qui commençait son voyage sans retour au pays de la putréfaction, là, à un mètre de nous par terre. Qui sais si sur la seule base de notre sexe, dans sa folie, elle n’essaierais pas de nous larder des coups de cette mystérieuse arme de fortune. Qui sais ? Et si c’était l’autre possibilité, alors, il était encore plus primordial de le savoir avant d’être à sa proximité directe.

  • mademoiselle ?

C’était Stéphane. Me stoppant net dans mon avancée, juste après mon premier pas en avant. Me stoppant de sa simple voix, car j’étais maintenant curieux de savoir ce qu’allais déclencher cet appel, et, tout comme Stéphane, je retenais mon souffle, dans l’expectative. La réponse fut simple.

 Scrchht…scrchhht…

Toujours, de façon entêtée, « Mademoiselle » grattait le mur.

 Alors Stéphane réitéra.

  • « Mademoiselle ? Oh, Mademoiselle ». Puis plus fort « Mademoiselle… ? ! »…

Scrch…scr…

Mademoiselle avait cessé de gratter le mur et restait ainsi en position d’attente. Elle semblait paralysée, figée dans sa posture, sa main levée comme si elle saluait le mur. Une main dont les extrémités étaient sanglantes, dont les ongles étaient déchirés. Je ne put réprimer un frisson. On aurait pu entendre une plume tomber tellement le silence était total dans ces instants d’angoisse figée. Étions nous devenus les héros de quelques dessins fantastique d’un illustrateur de science fiction, resterions nous à jamais sur le papier glacé d’un magazine de SF bon marché comme ces pulps américain ?

 Puis le temps sembla reprendre soudain son cours, le monde ses couleurs et ses bruits, lorsque Mademoiselle enfin daigna se retourner pour accueillir enfin dignement ses sauveurs. Oh mon héros.

 Non, jamais elle ne nous sauterais au cou en pleurant de gratitude, et Stéphanie fut immédiatement propulsée au rang de « dernière rescapée de… » qui aurait fait d’elle une sorte d'héroïne et d’icône temporaire des journaux de tout le pays si tout cela s’était passé du temps de ma normalité chérie. Mademoiselle appartenait au deuxième scénario, le pire. Du moins, le plus triste – car se trimballer une démente, étant donné toutes les épreuves qui nous attendaient avec tout ce qu’elles allaient nous demander de courage, de mobilité, de réactivité, cela aurait été du suicide et donc pire à sa façon.

 A la même seconde je compris deux choses. La première, c’est que la dernière des trois filles de la cave, après avoir été capturée à nouveau, puis enfermée ici par ce type, était morte d’une façon ou d’une autre et s’était transformée en morte-vivante , elle aussi. Comme sa compagne décapitée, là dehors à quelques centaines de mètre. La deuxième chose que je comprit, c’est que cela été arrivé tout récemment. En tout cas, le type par terre avait été tué peu de temps auparavant. Peut être même un quart d’heure ou une demi-heure, voir même dix minutes avant notre arrivée. Difficile de dater avec précision, mais l’accident était récent ; la morte, en se levant, poussa un cri, un gémissement qui faisait presque de la peine. Et ce faisant, elle exposa ses dents. Ces dernières étaient parée d’une sorte de vernis écarlate, de parure vermillon qui n’avait pas encore eu le temps de se diluer dans la salive de sa bouche morte. Le sang, par terre, devait lui être encore chaud.

 Elle resta là, à vaciller quelques secondes en nous regardant d’un air assez comique, nous gratifiant de son rictus ensanglanté, la tête penchée sur le côté comme un chien qui écoute son maître. Un filet de bave dégoulinant vint mourir sur son pull d’un beige sale. Finie l’image du bon chien mignon qui penche la tête. Plutôt le dogue de bordeaux baveux, maintenant. Puis « Mademoiselle » le-molosse-zombi s’ébranla en notre direction, prenant l’attitude caractéristique de sa race maudite. Un pas aussi balancé que le bateau ivre de Rimbaud prit dans sa tempête, un bras mort le long du corps, l’autre déjà levé et tendu, les doigts regroupés en serres (ceux là même qui grattaient le mur) pour agripper fortement. Un murmure parti du ventre, des tréfonds des tripes mortes, pour signifier la faim primale et obsessionnelle qui occulte tout.

 Je restais un instant fasciné, mais heureusement pas plus longtemps que de raison. Il fallait agir, ces morts-vivants savent être soudain plus rapides à proximité direct d’une proie. Elle serait bientôt sur nous deux, je voyais son immonde tête, qui me fascinait, grossir et grossir dans mon champs de vision. Et chaque balle du Sig Sauer économisée était une balle aussi précieuse que de l’or. A moi de prendre l’initiative. Tuer ces deux-là était un sale boulot ; une avait été pour Stéphane, la deuxième serait pour moi.

J'avançais donc à sa rencontre, la hache en main, puis j’armais un coup en poussant un « han » d’effort, et de douleur car ma bonne vieille luxation ne m’avait pas encore laissé complètement tranquille, et tout objet lourd manipulé ainsi réveillait sa sensation de déchirure. Mais qu’importe. Nous devenions des guerriers, je le dit sans vantardise ni forfanterie mais c’était peut être la petite récompense de celui qui commence à apprendre à survivre dans l’enfer des morts. Oublieux donc de cette sensation de brûlure acide, j’abattais aussi fort que possible la hache – une relativement lourde cognée de pompier – d’un coup oblique qui fit un bruit mat - chtonc – en frappant Mademoiselle dans le haut de la poitrine. Joli shoot – strike – car je le vit littéralement tournoyer sur elle même d’un demi-tour complet, et elle s’écrasa face contre terre à proximité du fatras de seaux vides, de vieux balais et de serpillières sèches et raides. Alors ce fut à mon tour de remplacer Stéphane dans l’ingrat et terrible rôle de « bourreau » façon médiévale. Sauf que cette fois-ci, au lieu de décapiter, le bourreau fit un autre pas en avant, leva la hache, et l’abattit sur l’arrière d’un crâne mort caché par de longs cheveux blonds filasses sales, pour faire éclater ce dernier comme une pastèque trop mur. Et ce fut fini. « Mademoiselle » n’était plus.

 Mon regard, qui devait paraître hagard, parcouru involontairement le carnage écoeurant qui en restait. Et, si nous nous endurcissions au mal, nous ne devions apparemment pas nous endurcir sur tout. Car ce fut trop pour moi. De la bile me monta soudain à la gorge, et je retint un haut le cœur, tandis que des larmes montaient à mes yeux. Trop. C’en était trop pour moi.

 Nous avions monté cette expédition pour tenter de sauver ces deux jeunes femmes ; cela peut sembler dérisoire alors que partout sur la surface de ce monde pour autant que nous pouvions en juger, des gens mourraient dans des conditions atroces. Mais comme je l’ai déjà expliqué, cela nous permettait d’agir, de faire quelque chose, de nous raccrocher à cela. Rien qu’à cela. Mais même cela nous avait été retiré, et au final nous avions tout les deux dû être les bourreaux de deux jeunes femmes, qui certes étaient devenu des monstres, mais qui étaient encore bien vivantes il y a peu, et dont l’âge me rappelait Katalina. Ma Katalina, dont je ne savais rien, dont je ne saurais peut être plus jamais rien. Leurs exécutions avaient été brutales, sans grâce, lapidaires. Elles avaient connu le pire de l’humanité avant d’être emportées elles aussi comme tant d’autre dans la tourmente finale. La digue de mes émotions se rompu enfin, libératrice, et, jetant la hache qui me semblait alors l’objet le plus dégouttant du monde, je m’affaissais enfin sur le tas de vieilleries du mur gauche, cachai la tête entre mes mains, et laissai libre court à mes sanglots.

 Ils durèrent je ne sais combien de temps, mais c’est finalement la douleur de mon côté droit qui me sorti de ce gouffre de peine amère. Bougeant légèrement, la douleur ravivée par les deux puissants coups de hache me cuisa, et je ne put réprimer un petit aïe de douleur. Sortant ma tête de mes mains, je constatai que Stéphane, lui, gardait la tête baissée. Ce n’était pas de la gêne pour moi, je crois qu’il comprenait et respectait ma peine ; je crois qu’il en éprouvait une immense, également, mêlée de frustration de n’avoir rien pu faire. La tête baissée était plutôt un signe de respect. Vieux frère, compagnon d’armes. Respect commun et mutuel pour notre douleur, et pour cette jeune dame que nous n’apprendrions jamais à connaître. Mademoiselle.

 Reprenant avec lassitude la hache, je m’adossais au mur sale pour me relever et laissai mon regard s’égarer sur l’autre cadavre. Un détail que je n’avais pas vu accrocha alors mon regard. Ayant roulé à quelques distances de son bras gauche, celui qui n’était pas pressé contre son ventre sous lui, se trouvait une canette de bière dans sa bouteille de vert fumé vert foncé. Couchée, elle contenait encore une petite dose de liquide, de bière éventée qui stagnait. On aurait dit la bouteille d’un collectionneur qui attendait son bateau, mais la version pour alcooliques, et en modèle réduit. Je m’imaginais alors le scénario. Voilà ce qui s’était passé.

 Quel crétin. Il avait remit la main sur l’autre fille, qui n’avait pas voulu s’enfuir dans la forêt. Elle ne s’était probablement que mollement défendue ; j’avais une petite idée de pourquoi. Puis il l’avait descendue, de nouveau, dans cette cave de malheur. Attendant le retour de ses collègues, déjà peut être bien éméché, il avait dû rôder dans la fermette, trouver le temps long, et s’était enfilé quelques bières et peut être avait t’il même commis la stupide bêtise classique d’aller la mélanger à autre chose – rotant en vacillant dans sa débilité crasse amplifiée par l’alcool en se disant à voix haute et en s’adressant à un copain imaginaire « oah les copains vont pas être jouasse de voir tout ce que je m’suis enfilé en juif… » suivi d’un rire de gorge bête et méchant. Un langage verbal et un langage gestuel à la hauteur d’élévation spirituelle du personnage, certainement. Rôdant de nouveau jusqu’au réfrigérateur, il s’était prit une énième bière avant d’aller s’amuser un peu. Avec elle toute seule. Il l’avait pour lui tout seul. Cool.

 Entre temps, Mademoiselle était morte. De quoi…Conjonctures. Rupture d’anévrisme ? Un quelconque mal foudroyant ? Morte de chagrin et de lassitude de vivre, si cela est possible. A moins que… à moins que bien avant d’être emprisonnée avec Stéphanie et « Jane Birkin », Mademoiselle n’aie été mordue par un mort. Cela me semblait une hypothèse plus que très probable. Pour ce que cela changeait, maintenant, je n’allais pas aller l'ausculter maintenant, mais l’hypothèse était séduisante. Cela expliquerait sa mollesse, son manque d’énergie et de volonté de fuir, sa passivité lorsque le dernier du gang de violeur l’avait de nouveau séquestrée.

 Elle était déjà atteinte de cet étrange apathie, de ce manque d’appétit de vivre, de ce manque d’appétit tout court (avant la boulimie carnivore dévorante de l’après-mort) qui précède chute de température et de tension, hypothermie, ralentissement du rythme cardiaque…mort cérébrale, mort tout court, puis le retour.

 Elle était d’ailleurs revenue quelques temps avant d’entendre la cave s’ouvrir, la haut. Crétin premier le roi des imbéciles, lui, descendait déjà la cave. Complètement emporté par le tourbillon aveugle qui tempêtait dans son crâne dont toute pensée cohérente (s’il en avait jamais eu) avait été chassé par l’éthylisme, ce…ce pignouf était descendu, la canette de bière à la main, le pantalon déjà descendu, manquant trois ou quatre fois de se casser la figure dans les escaliers, rigolard, caricature de ce qu’il y a de plus glorieux chez l’homme, bidochon violeur, loubard ivre et complètement abruti. Forcément, qu’il était rigolard. Elle s’était montrée si docile. Si passive, si peu rebelle. Elle allait peut être même se montrer gentille avec lui. Il avait qu’à lui promettre de la relâcher, après. Sans rien en faire, évidemment…qu’elle est coooonne. Il s’en vanterait ensuite devant les copains, qui en seraient vert de jalousie.

 Mais aucune petite gâterie ne l’attendait en bas. Cueilli dans toute sa bêtise et fauché dans le ridicule le plus absolu de sa sordide situation, il était mort mordu au ventre ou au bas ventre par une morte dont la vision abominable l’avait peut être dégrisé au dernier moment. Pour qu’il se rende compte de ce qui lui arrivait, et de comment il allait mourir, et de ce à quoi ressemblerait son cadavre. Je le lui souhaitais, à ce damné de la cave.

 Brutalement, je fut tiré de mes rêveries rétrospectives, de mes hypothèses pensives sur ce qu’avaient été les derniers instants de mademoiselle et de crétin premier, sursautant littéralement sur place comme le dormeur tombant du lit en plein sommeil paradoxal, par la voie de Stéphanie. Aucune controverse, cette dernière était rauque, rendue grave, étranglée, une voie de gorge ou l’on sentait une angoisse, un sentiment d’urgence, pressant.

 - « Hé, les gars…Hé, les gars ! Y’a un problème, là. Vite. Vous devriez remonter vite pour voir ça. Vite. Vite ! »

le chapitre précédent

la table des matieres.


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22 juin 2007

laquelle?

Quelques semaines auparavant – autrement dit, une éternité perdue dans les brumes d’autrefois - j’aurais été choqué au delà de toute mesure à cause du récit pitoyable, pathétique et révoltant que je venais d’entendre.

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Du temps de ma normalité chérie – paix à son âme et paix à l’âme de tout ce que nous avions connu auparavant (amen) – un tel récit aurait été pour moi le comble de l’abomination, élevé tel que je l’ai été dans l’idée que s’il est naturel qu’un homme aie des pulsions, il est bien évidemment inacceptable qu’elles le conduisent à forcer une femme, abjection des abjections qui n’est surpassée en ignominie que lorsque la pulsion en question se porte sur un enfant.


Parlons en, de mômes. C’en était une, Stéphanie, lorsqu’elle nous racontait son récit. Courageuse, la petite, certes. Et gonflée, aussi. Chanceuse, à sa façon. Mais la façon dont la lueur jouait sur ses joues pleines, la fragilité et la peur enfouie dans ses yeux noisettes lorsqu’elle nous racontait cette succession d’événements inacceptables, ce tremblement éphémère de la bouche qu ‘elle eût, à un moment de son récit (et d’éjaculer sur moi…après avoir besogné ces pauvres filles pendant de longs moments…)  tout cela appartenait au domaine d’une enfance refoulée, d’une gamine trop vite grandie mais qui n’attendait certainement qu’une chose, retrouver sa mère, pour aller fondre en larme dans ses bras chauds. Pauvre petit bout. Sales types. Crevures, ordures, milles fois damnés soyez vous, pourritures.


Seulement, toutes ces horreurs que nous avions déjà vécu, tous ces cadavres côtoyés, le fait que j’avais dû payer de ma personne pour sauver la vie d’un ami – n’en ressentant au final qu’un brève gloriole faisant vite place à un sentiment de vide – le fait que deux types se soient fait suriner et dévorer, là, dehors, à même pas vingt mètres après nous avoir affronté – lame de faux sortie, coup de feus tirés, tout les ingrédients d’un film d’action de mauvais goût réuni sous la blafarde lueur de notre parking esseulé – tout cela se mélangeait à la douleur, l’amertume, et une immense fatigue. Je crois, tout simplement, que je commençais à me sentir désabusé. Fatigué, désabusé, et découragé. Si je devais devenir un « cynique », certainement prendrais-je vite la gueule de l’emploi. Ces gens là, on les imagine toujours une clope au bec, qui pendouille sur leur sourire mi-triste mi-moqueur, non ? Ça serais tout moi, ça. Et je devais aussi commencer à me sentir désorienté au delà de tout. Je l’étais déjà avant, mais là…sortir de sa petite vie tranquille pour intégrer un cauchemar grotesque ou marchent les morts et s’effondrent les nations, tenter une expédition hasardeuse sur les routes de Gaulle pour retrouver ses géniteurs et collatéraux pour se retrouver coincé sur un parking transformé en cimetière pour undeads en goguette sortis des jeux de rôles de notre adolescence, sauver la vie d’un vieux pote devenu flic du métro et  se retrouver avec lui à écouter les récits érotico-pervers d’une bande de pedzouilles qui n’ont rien trouvé de mieux, dans ces conditions, que de laisser parler la bête qui est au cœur de chaque homme et de martyriser trois jeunes femmes, ça fait tout de même beaucoup pour un seul homme.


Bizarrement, depuis un bon bout de temps par contre, les morts nous niaient…On devait être appétissant mais trop peu accessibles à leur goût. Ils avaient donc fini de taper dans cette grille à la noix et de taper sur mes nerfs par la même occasion. Cela me permettait de me rattacher à deux choses – un café noir et une cigarette, deux des plus splendides inventions de l’homme. Du moins, avant les années 2000 et ses chasses au sorcières écolo-moralisatrices.


Voilà. Ce récit me laissait vide, vaguement écoeuré. Honteux, aussi. D’être un homme, je veux dire. Les femmes ne font pas, ça. Ou, du moins, très rarement. Et il me laissait bien évidemment très inquiet, aussi. Pour Katalina, je ne sais où, avec je ne sais qui. Idéalement, elle était à présent avec sa famille de costauds rougeauds des Sierras ensoleillés de là-bas en España (ole). Idéalement. C’est beau, les idéaux, ça rend la vie plus belle, mais je n’avais en fait aucune preuve qu’elle ne soit pas plutôt quelque part, les vêtements déchirés et les cheveux défaits, séquestrée et attachée en attendant de servir à nouveau d’esclave sexuelle offerte aux hell’s angels de cette nouvelle apocalypse. Je n’en savais rien, après tout. Fichtre, foutre rien. Quelle belle existence qu’était la nôtre, désormais. Un délice. Mais, de cette révolte absolue, de cette dénégation - la bouche en O indigné - qui aurait été ma réaction avant devant ce récit infâme, ne restait plus dans l’ensemble que ce vague sentiment de vide et de malaise. Et une sourde détermination à faire quelque chose pour les deux autres filles. Je savais pas encore quoi. C’était l’autre, le flic, pas moi. Moi, dans la mauvaise farce qui se jouait  j’étais l’ami fidèle. Dans ce Road-Movie macabre, porté à l’écran, mon nom serait certainement mis en deuxième sur l’affiche. Probablement. Et je m’en foutais. Rien d’autre ne comptait pour l’instant que ce café noir, chaud, et cette cigarette qui grésillait.


Je m’étais abîmé quelques temps dans des refléxions – m’interrogeant sur le fait que l’humanité méritait ou pas d’être sauvée, après le récit de telles horreurs, concluant que oui car nous étions également l’espèce ayant inventé les peintures de la chapelle sixtine, la Guerre des Etoiles, et le chili con carne de ma mère et sur concluant que toutes ces réflexions étaient certes justes mais bien futiles – lorsque je pris conscience qu’une autre cigarette grésillait, d’ailleurs. Sacré Stéphane. Il s’était remis à fumer. Toujours une bonne excuse. Le stress, le boulot, et maintenant, les zombis. Il était assis sur l’une de ces chaises rouges du comptoir, le regard scrutant à travers la grille les derniers émoluments de nos-nouveaux-amis-les-zombis, et il avait du chiper l’une des cigarettes du paquet que j’avais laissé sur le comptoir en zinc. Je décidais de crever l'abcès, et de rompre le silence également.

  • « Et ben…tu te rends compte ? »

  • « Ouais…quels bâtards … »

Il daigna cesser de fixer la grille de fer terne et posa son regard sur moi. Immédiatement, nous nous comprîmes. Évidemment. Son regard était aussi pensif que devait être le mien…Nous restâmes ainsi, à communiquer sans parler, de cette étrange télépathie qui semble toujours se développer entre de vieux frères d’armes qui sont allés au feu ensemble. Du moins, si il faut en croire les films de guerre.

  • « Laquelle en premier, tu penses ? »

Ah, dilemme. Le même dilemme habitait son esprit que celui qui hantait le mien. Avant toute chose, avant de parler organisation, de savoir comment nous allions atteindre une voiture sans risquer de se faire mordre – bordel pourquoi une morsure suffit t-elle à ce qu’on soit foutu pourris bon pour la casse – avant de savoir ce que nous allions faire d’elle, avant de savoir si nous partions à deux – ce qui était du suicide – ou à un seul – là il faudrait inventer un concept au delà du suicide – ou à trois ce qui exposerait la jeune femme de nouveau au danger. Avant même de savoir précisément où toute cette désolante histoire s’était déroulée en interrogeant Stéphanie – assez prêt d’ici en tout cas, vu les routes infestées de morts vivants qui rendaient peu plausibles un long périple-poursuite. Avant tout cela, la première question était donc surtout celle-ci. Deux jeunes femmes. Laquelle en premier ?


Après quelques secondes de réflexion, je livrais enfin mon sentiment à Stéphane.

  • « Le problème, c’est que celle qui est dehors, dans la forêt, risque bien plus. A tout moment, elle risque de se faire choper par des macabes, et là c’en est fini d’elle. Je le sais, et tu le sais. Après, rien ne dit qu’il y en aie là ou elle se trouve. Elle affronte un plus grand danger, si elle n’est pas déjà morte. L’autre, elle ne risque – et pardonne moi ce « que » - après tout que de se faire violer de nouveau par un de ces fils de pute. Y-a un problème de degré de gravité. »


Stéphane acquiesça lentement.

  • « C’est sur que celle qui se trouve dehors, je ne compte pas cher de ces abattis si personne ne fait rien rapidement. Et les seuls qui savent ce qui se passe, c’est nous. Et la seule qui sais ou elle est, c’est Stéphanie… »

  • Tiens, je n’y avais pas pensé, à ça. Je ne pouvais apparemment vraiment pas rivaliser avec l’esprit pratique et directement collé à l’action, ses conséquences et ses aboutissements, d’un flic de terrain. Bien sûr, nous ne pouvions pas nous contenter d’errer et espérant trouver la portion de forêt concernée ou le lieux de torture et de séquestre. Comme des imbéciles, alors que la mort-qui-marche envahissait tout et partout comme une nuée de sauterelles nauséabondes. Cela réglait le problème de Stéphanie. Nous partirions à trois. Autant pour l’idée de la laisser ici à l’abri derrière la grille. Elle viendrait avec nous. La seule excuse qui permet à deux jeunes (enfin, encore à peu prêt) mâles bourrés de testostérones d’amener avec eux une jeune fille dans un lieu de danger et de périls, c’est lorsqu’il s’agit de sauver la vie de deux autres jeunes filles.

  • « Après » repris-je « le soucis c’est aussi un degré d’urgence et de facilité. Celle qui est dehors est peut être en grave danger, mais peut être que pour l’instant ça peut encore aller pour elle. On sait pas. Alors que l’autre, rappelle toi ce que nous a dit Stéphanie…c’était une loque, la volonté brisée. T’es flic, tu sais bien que quand on arrive à les rendre comme ça…à la moindre occase elle risque de se foutre en l’air, tu vois le truc ? Or, si j’ai bien suivi, il ne restait qu’un seul de ces tarés avec elle. Les autres sont en train de se faire digérer, à l’heure qu’il est … »

  • « Bien fait pour leur gueule ! »

  • « Clair. Mais en attendant, il suffit de nous rendre, dans cette cabane cette vieille baraque ou que sais-je, guidés par Stéphanie. On est deux, on maîtrise facilement ce désaxé, celui qui reste, on libère la première et on part tous les quatre dans la forêt. Chercher la dernière. Ça peut aussi sembler plus logique comme ça. Et qui sais, le dernier cinglé va peut être se lasser d’elle et la tuer. Pour finir, si la première court un danger encore plus aigüe, il est plus incertain. La deuxième court un danger absolument certain. Si on ne fait rien, elle finira par devenir complètement démente, ou il finira par la tuer…Ça finira forcément mal ».

  • « Il…on sait pas, après tout, ils étaient peut être plus que trois. Stéphanie en a vu trois, mais d’autres vont peut être venir se joindre à la fête ».

  • « C’est sûr…mais il faudra tôt ou tard courir le risque ».

  • « T’en fait pas, vieux. J’ai une pétoire. Et si mes balles sont sans effets sur les macabes, les vivants, eux, les digèrent assez mal. »


Il accompagna sa sortie d’un clin d’œil et j’y répondis d’un bref sourire entendu…Ce clin d’œil n’était pas chose anodine. Il annonçait un soudain revirement de notre humeur, vers plus de légèreté. Après tout, advienne que pourra.


  • « Après être venus tous les deux, traverser la France infestée de zombies pour tenter de retrouver nos vieux, après cette sortie pour sauver Steph, et maintenant, partir à la rescousse de deux autres jeunes femmes. Hé, mais c’est qu’on devient des héros, hein, Stephy-boy ? »

  • « J’te l’ai toujours dit qu’on était bons ! ».


Une autre des questions que je m’étais parfois posées au cours de mes divagations sur la cinématographie appliquée à la vie réelle, c’était de savoir si dans certains cas, certaines personnes pouvaient effectivement, face au danger, faire preuve de ce détachement, de cet humour qui est l’apanage plein de morgue des personnages principaux de certaines œuvres de fiction. Maintenant, je sais.


Mais, la question restait en suspens.


Je captais de nouveau le regard brillant de Stéphane.


Lançant le menton en avant en essayant de me donner un air décidé, je réitérais alors.

 

  • « Bon, en attendant…Laquelle ? »


Première partie de l'histoire : ICI





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23 mars 2007

Salvatrice Adrénaline.

 Dans la vie, on se retrouve parfois confronté à des dilemmes et des cas de conscience. Et tel ne fut pas mon cas. Je dirais même que le choix fut enfantin. Quel choix ? C’est simple ; arrivé à la grille de notre caféteriat grillagée, je me retournais pour embrasser du regard cette situation qui à l’horreur habituelle avait ajouté chaos et confusion, notre duo masculin d’accidentés de la route s’étant vu soudainement augmenter de trois personnages – une accidentée de vélomoteurs et deux autres accidentés - de moto cette fois-ci – ces derniers étant à n’en pas douter à compter parmis les bad guys.

L’une de ces deux petites frappes de la cambrousse profonde était déjà en train de regretter amèrement sa chasse à l’homme – à la fille pour être plus précis. Celui que faute de mieux je surnommerait le « faucheur » glapissait, ululant des cris inarticulés, des borborygmes étranglés, comme si tant d’épouvante n’arrivait pas à franchir sa gorge, pendant que les morts-vivants s’étaient refermés sur lui tel un piège cadavérique aux dizaines de bras, de jambes, et de mâchoires. A peine était t’il happé dans cette gangue de chair morte qu’ils se repaissaient déjà de lui, qui accroupi et déchirant la chair du bras, qui allongé sur lui et dévorant l’épaule, en une masse d’individus telle que les soubresauts sporadiques d’agonie terrorisée du voyou du dimanche ne lui étaient d’aucune aide. Je ne le distinguais plus très bien sous l’enchevêtrement de ses agresseurs cannibales. Et je n’y tenais pas.


Seul, de toute évidence, une dizaine ou quinzaine de secondes séparait la situation du deuxième loubard de celle de son infortuné compagnon d’escapade. Et ce court laps de temps écoulé, il serait à n’en pas douter en train de hurler lui aussi  les mêmes bruits de gorge ignobles et abjects de victime dévorée vivante par les défunts. Après la chute de moto, désorienté et certainement sonné, il avait tenté de se redresser pour agir et sauver sa peau, mais immédiatement, dans son affolement et sa panique totale, il avait glissé et tâté à nouveau du sol, le choc ayant finalement été plus fort que l’instinct de survie,  pendant qu’un groupe de zombies dont les membres étaient peu ou prou aussi nombreux que ceux qui boulottaient son compagnon refermait le cercle formé autours de la proie en détresse. C’est là que j’eusse pu agir, pour détourner leur attention, tenter quelque action inconsidérée. Mais bien évidemment, ce ne fut pas le cas. Je l’ai dit, aucun dilemme. Pas seulement parce qu’il était certainement une ordure, et parce qu’il poursuivait une jeune femme terrorisée sur les routes d’une nation en ruine. Non, j’ai beau penser vite, je n’ai pas eu le temps de me poser le problème sous cet angle. Ou du moins si, mais de manière lapidaire. Si je l’abandonnais brutalement à son sort sans état d’âme - bah qu’il crève - c’est avant tout, et surtout, parce que non seulement lui et son faucheur avaient essayé de nous tuer, mais qu’en plus de cela un autre être humain risquait d’être bientôt sollicité par l’appétit vorace de nos chers disparus, et que cet être humain, c’était Stéphane.

 

 


Il y avait une certaine beauté théâtrale dans la scène que présentait Stéphane, un genoux à terre, l’arme à la main après avoir fait si joliment mouche sur nos agresseurs motorisés. Ces barbares des temps modernes étaient en train de nous filer dessus avec leur arme - de fortune, mais néanmoins formidable - lorsque le calibre 9 mm les avait stoppé net dans leur cavalcade. Du Sig Sauer s’échappait encore un léger filet de fumée. Joli sang froid, et très joli tir. Certes. Il n’en restait pas moins qu’une demi douzaine de morts vivants avaient prit pour cible de leur appétit insane le policier et l’ami qui venait de nous sauver la vie. Un groupe de morts vivants trop éloignés des deux motards au moment du crash pour les prendre en ligne de mire directe, très vraisemblablement des défunts qui se tenaient un peu plus loin sur le parking, et qui ne faisaient donc pas partie de ceux qui lorgnaient sur nous depuis que Stéphane avait abaissé cette grille. Attirés par le bruit, le choc, l’odeur du sang, ils étaient soudain sortis de leur torpeur imbécile et, ignorés de tous lors de la confusion, s’étaient approchés au point d’être maintenant en train de former un demi cercle qui tendait déjà des bras affamés vers lui. A première vue, six ou sept mètres, un peu plus peut être, avant le contact. Et j’avais déjà pu constater qu’une fois très proche de leur proie, cette engourdissement cadavérique qui se manifeste chez eux par une extrême lenteur s’efface. Il fait place, devant l’avidité que fait naître chez eux la promesse d’un repas vibrant de vie, à une vivacité quasi normale, la même vitesse d’action qu’un être humain légèrement blessé et boitillant. Seul, donc, une dizaine de seconde séparait maintenant Stéphane d’une situation catastrophique. Car, faut t’il le rappeler, la moindre morsure serait lourde, très lourde de conséquences.

 

 Tout s’accélèra ensuite en un tourbillon d’évènements, en une spirale de faits enregistrés quelque part dans mon esprit pendant que le reste de mon intellect, lui, était occupé à travailler à plein régime, les sens en éveil et m’injectant des impulsions à peine une pensée était t’elle ébauchée. Une série de faits dont je me rappelle comme d’une série de diapositives à laquelle j’aurais prit part, entrecoupée de zones d’ombres, et d’autres au contraire d’une clarté sans faille. Cette fameuse perception relative, dont je parlais, d’un temps élastique. Précipitation, peur, indécision sur la marche à suivre, et pourtant acte entrepris et advienne que pourra, peur panique de mourir et néanmoins – contre ce que me criais mon instinct de survie – danger accepté et affronté. Tout le pannel d’émotions que peu ressentir celui qui doit agir de façon courageuse, mais n’est pas né pour être un héros. Courage, peut être, mais dû avant tout à la drogue de combat la plus efficace et la plus ancestrale qui soit, la plus ancienne et la plus répandue, universelle et qui se manifeste en nous non seulement pour sauver notre peau, mais également parfois pour tenter de sauver l’épiderme d’un autre, ce qui fait de nous, après tout, une espèce moins égoïste que ce que nous compte les pessimistes. J’ai nommé l’adrénaline, bien évidemment. Salvatrice adrénaline.

 

Salvatrice adrénaline qui me fit pousser notre princesse du macadam dans l’éclairage blafard de la caféteriat . Elle chuta, ses jambes tremblant certainement encore sous l’effet du choc et ma poussée ayant certainement été brusque, mais tant pis, il n’était plus temps de faire dans la dentelle. Puis je me retournai, trouille au ventre vite vaincue par cette étrange sensation grisante. C’est là que commence vraiment la série de clichés renvoyés de manière hachée par ma mémoire elliptique. Je me souviens avoir fait quelques pas en avant, encore indécis, tandis que mon esprit notait trois faits : Le premier, c’est que les cris du faucheur commençeait à atteindre ces sommets, ce climax, cette apogée dans l’horreur et la stridence qui précèdent toujours l’extinction totale ou la voie se brise, et la vie aussi. Le deuxième, c’est que les cris de son compagnon le pilote, pas seulement les cris de dénégations et de peur, mais ceux de douleur et de désespoir, avaient eux aussi commencé. Le troisième fait, c’est qu’en ayant fait ces quelques pas dehors, je passais seulement à quelques mètres de ces cauchemars ambulants. Appelation hasardeuse, ceci dit : jamais mes cauchemars n’ont jamais été si terrifiants. 

 

 

 C’est à ce moment là que je vit la faux. Je jure que j’ai eu le temps de me faire toutes ces réflexions. Comme si l’homme, prit dans le feu de l’action, délaissant mentalement ce qui n’a pas d’importance, se voit allouer le temps de réfléchir en profondeur aux choses qui, elles, peuvent en avoir, et cela en un laps de temps record. Il s’agissait d’une faux de campagnard, un outil qu’on utilise plus de nos jours, mais qui étrangement semblait à peu prêt bien entretenue. Pas la faux rouillée et envahie de toiles d’araignées qu’on trouve dans la vieille grange de grand papa qui est resté à la campagne – ah, ma bonne dame, c’est pas prudent à son âge, vous savez. Non, pas ce type. Une arme encore bien métallique, tout juste rongée d’un soupçon de rouille, histoire de dire. Evidemment, donc, efficace. Diablement efficace, de balancer ce type de joujou un peu trop coupant. Surtout dans une masse compacte. De quoi trancher un homme en deux. Alors, si l’homme est déjà à moitié pourri sur pied, qui sait, plusieurs d’un coup. Je n’irais pas jusqu’à 10 (strike !). Mais plusieurs, envisageable.

 

 Seulement, moi, je n’étais pas dans un aussi bon état que l’arme en question. Faut t’il rappeler mon côté et mon épaule luxée ? Avec une blessure du type de celle qui me torturait depuis l’accident, il était absolument impensable pour moi de manier une arme aussi lourde. Surtout si l’on prend en compte le type de mouvement –

 

 sollicitant une grande mobilité et une grande rotation du torse – requis pour utiliser efficacement une faux en tant qu’arme de fortune. Qui plus est, quand bien même eu-je été en état de la manier, le risque aurait été bien trop grand pour moi de le faire. Ce genre d’arme est efficace pour tuer un voir plusieurs adversaire très rapidement, en un coup très large et mortel. Mais ensuite, sa lourdeur et sa non maniabilité nécessite un bien trop grand laps de temps réarmer pour un coup. Et cela même pour quelqu’un en pleine forme. Alors, imaginez un blessé. Il convient d’ajouter que ma main serait déjà mon tonfa – de manière si forte que mon bras tremblait et ma main me faisait mal – lorsque je passais prêt de l’arme. Je ne me rappelais pourtant pas du moment ou je l’avais dégainée, mais elle était bien là. Pour finir, le temps pressait. Me baisser pour ramasser la faux, c’était perdre une ou deux secondes, et c’était donc jouer avec le temps, et avec la vie de Stéphane. Plus tard, au retour, me dis-je. Et, tonfa en main, je passais bientôt à proximité de la seconde grappe noireâtre et infâme. Celle que formait le second groupe de morts-vivants, celui qui emmenait de force vers le sol un hell’s angel pitoyable de province, ce ridicule ersatz de cavalier de l’apocalypse qui maintenant à n’en pas douter devait déféquer dans son pantalon.

 

 D’instinct, jusqu’alors, je ne m’étais pas précipité, même eu égard à l’urgence de la situation. Le faire aurait peut être attiré l’attention sur moi. Alors, je n’aurais pas eu d’autres choix que de voir cette adrénaline me quitter devant la panique, sa sœur ennemie, qui elle m’aurait fait agir n’importe comment au risque d’y passer aussi – et de quelle manière – ou de rompre les rangs en abandonnant notre sauveur. C’est pourquoi c’est au pas que j’avais commencé à me diriger vers Stéphane. Mais une fois dépassé les deux groupes atroces de morts-vivants agglutinés sur leurs deux victimes hurlantes, les choses changèrent. La situation devenait plus que critique et selon ce que mon esprit affolé me renvoya comme évaluation approximative du temps, seule une poignée de secondes nous séparait maintenant du drame. Stéphane avait commencé à se relever, blafard. En homme d’action habitué au danger – je suppose que ç’était dû à cela – il avait assez rapidement intégré et géré le danger, et n’avait visiblement pas encore cédé à la panique plus que compréhensible de celui qui voit une demi douzaine de cadavres animés tendre les bras vers lui sur un parking perdu infesté de dizaines d'autres morts risquant eux aussi de se mettre en chasse à tout moment. Mais le soucis, c’est que les morts avaient commencé, en une approche tactique certainement involontaire ou instinctive - mais néanmoins efficace -à refermer leur demi cercle. Il  ne restait plus comme moyen d’échappatoire que de courir sur la gauche, au risque soit de passer dangereusement prêt des morts vivants occupés à dévorer les voyous, soit de s’aventurer plus loin sur le parking, en une plus large boucle pour rejoindre la porte de la caféteriat, ce qui était exclus bien évidemment. Non seulement y déambulaient des morts titubant, qui risquaient au passage de l’agripper, mais quand bien même leur aurait t’il échappé in extremis qu’il aurait fallu espérer que les morts vivants et leur mouvements erratiques, surtout ceux, nombreux, ayant fini leur immonde repas et se relevant, ne bloquerait pas le passage menant au sacro -saint sanctuaire grillagé. Stéphane était donc plus ou moins piégé, sauf en arrivant à briser ce demi cercle maudit et vacillant de moribond aux bras tendus et aux visages de cauchemars qui maintenant fondait sur lui. A tel point qu’il cria un juron –merde, pour être précis – et que sa voix se brisa en le faisant, la panique commençeant enfin à gagner la place qui lui était dûe en une telle situation ou elle se serait déjà emparé de n’importe qui sauf de quelqu’un de bien entraîné. C’est dire si j’arrivai à point nommé. Un vrai métronome. Parfaitement synchronisé, sur ce coup là.

 

 Et c’est ainsi que j’eu la réponse à une question que je m’étais posé toute ma vie. C’est le genre de question qu’on peut se poser, parfois, du moins lorsqu’on est d’un naturel rêveur et qu’on se gave d’une culture littéraire ou cinématographique emplie du culte des héros. De ce simple, direct, mais toujours efficace bon vieux culte du surhomme et du courage, qui transcende, fait soupirer d’extase un enfant, puis un adolescent. Puis un jeune homme. Qui engendre cette question, éternelle : et moi ?. Et si ? Et si moi j’étais confronté à une situation de réelle urgence, réellement critique, et qu’il m’était donné l’occasion d’agir ? Sans que cela soit pour sauver uniquement ma propre peau, auquel cas n’importe qui est capable d’exploits, auquel cas évidemment on ne peut parler de courage mais de survie. Mais pour sauver celle d’un autre ? Des milliers de fois des scénarios m’étaient passés dans la tête. Tout les clichés y avaient eu droit, de la jeune fille sur le point de se faire violer par deux individus louches dans une ruelle ombragée et que je passais à tabac jusqu’à ce qu’ils s’écroulent dans des poubelles odorantes, jusqu’au bébé vagissant dans une maison en flamme dans laquelle je m’engouffrais, une couverture sur la tête. Les yeux emplis de gratitude infinie de la jeune mère éplorée, et moi m’emplissant de ce simple bonheur, sans rien demander en échange. Dieu que ce serait bon, m’étais je toujours dit. Mais, et si ? Et si je passais la ruelle en feignant ne rien avoir vu, urinant de peur dans mes chausses en espérant que les voyous ne fassent pas attention à moi. M’écroulant de peur et de honte chez moi, n’osant affronter le regard de ma propre personne dans un miroir. Et si je refusais l’épreuve du feu, pour sauver ma propre peau désormais sans valeur, par veule couardise, condamnant une jeune chair bien plus tendre et bien plus innocente que la mienne à être grillée vive. Et si ? Telle fut cette question qui a la vérité m’a toujours taraudée. Telle furent mes rêves, telles furent mes angoisses, depuis toujours. Et maintenant, je sais. 

 

Jamais par le passé je n’aurais imaginé que l’épreuve aurait lieu sur le ciment du parking d’une aire de repos esseulée, à une dizaine de mètre de sa caféteriat, et encore moins que les embûches parsemées sur le dur chemin du courage seraient des morts-vivants, ces créatures qui avaient jalonné mes cauchemars d’enfance puis mes lectures ou mes visionnages de films d’horreur, d’épouvante ou de cette fantasy depuis toujours chère à mon cœur. Créature d’horreur absolue mais aussi créature imaginaire, jusqu’alors. Imaginaire, fantastique, appartenant au domaine du fantasme, de la rêverie, de la fiction la plus fantaisiste. Mais la réalité, le concret, s’était inversé, le vrai avait fait peau neuve, comme si le monde s’était retourné entièrement sur ses fondations pour laisser être vrai ce qui ne l’était pas et n’aurait jamais dû l’être. Et c’est ainsi que mon test de courage, pour savoir, enfin, devant le regard expectateur et dubitatif du destin si oui ou non j’avais du cran, ce fut ça. Courir, pourtant blessé, me jeter tout seul dehors, armé d’un tonfa pour sauver la peau d’un ami menacé par des zombies en surnombre, passant pour cela à côté de défunts encore plus nombreux et risquant à chaque seconde de se relever après leur macabre banquet, voyant plus loin sur le parking des zombies si nombreux que la raison vacillait de peur, et malgré tout courir, accélerer, ne penser à rien d’autre qu’à armer un coup, ne penser à rien d’autre qu’à…


L’Impact. Enfin, le contact, le choc, et un assaut ma fois considérable. Tout d’un coup, une libération en moi. Un regain d’énergie et de confiance. Ils sont lents. Ils sont si lents, si foutrement empotés et lents. On peut y arriver. On va y arriver. C’est la panique qui nous tue avant qu’eux ne le fasse. Je n’ai senti aucune douleur me déchirer le côté, étrangement, alors que j’ai abattu le tonfa en un arc de cercle diagonal, une courbe biaisée et descendante qui fauche le premier de mes nouveaux camarades de jeux sur le crâne. Pas assez fort pour lui fracasser le crâne, néanmoins. Un tonfa n’est pas une masse. Idiotement, il a l’air de rentrer la tête dans les épaules et tourne son gris visage vers moi. Affreux. Dieu qu’il est laid, édenté, dieu que ce regard est intolérable, le voile de la mort l’ayant coloré d’une teinte d’un laiteux maladif et malsain. Un regard qui semble presque surpris sous mon assaut imprévu. J’efface le regard d’un autre coup, un revers à la hauteur des yeux, justement. Un coup assené avec ce mélange de colère et de peur euphorisant, adrénaline, ma chère drogue de combat qui fait de moi un guerrier du macadam. Moi. Qui l’eût cru ?

 

 

 Mouché. Bien comme il faut. Il s’écroule. Aveuglé, peut être. Ils ne sentent pourtant plus la douleur, et le coup ne semble pas avoir fracassé le crâne non plus. Pas d’explication, il s’écroule c’est tout. Et tant mieux. Un autre mort est déjà en train de se tourner vers moi. Il se tient particulièrement courbé…peut être lui manque t’il quelques vertèbres, mais ce bossu du monde des défunts a également les bras levé, recourbés l’un vers l’autre en une sorte de pince dans laquelle, sans doute, il veut me donner une fatale embrasse. Je répugne à faucher celui ci du tonfa. Le revers ayant fauché le dernier me mettrait en bonne position pour enchaîner une attaque latérale classique, un coup droit, mais j’ai peur car ce genre de coup implique une rotation du thorax peu adaptée à ma blessure – je m’en suis bien tiré avec mon premier coup, celui qui a percuté le crâne du zombi que j’ai abattu ensuite d’un deuxième assaut – mais je ne voudrais pas tirer deux fois la queue du diable, ces petites bestioles là sont susceptibles. Qui plus est la façon dont il tend ses bras me fait redouter l’utilisation d’une arme trop courte. Il risque de m’agripper, ce vieux – très vieux – sagouin. Alors je lui donne un coup de pied. Classique. Une détente, toute bête, dans le milieu du corps. Je ramène le pied vers moi, puis je pousse vers l’avant. Je ne suis pas un expert en arts martiaux – dommage, vu les circonstances – mais je crois que ce genre d’attaque est prisée des aficionados du kick boxing ou de la boxe thai car il éloigne l’adversaire ou le fait choir, sans compter qu’il peut aussi lui couper le souffle. Je n’ai pas la deuxième prétention en déchaînant toute la force de ma ruade dans ses poumons morts et sans air (je suis moins idiot que cela, tout de même) mais j’ai tout de moins la première. Et là encore ça marche. Mon jour de chance. Salvatrice adrénaline.

 

 Le bossu est repoussé en arrière violemment dans un bruit mat et passablement écoeurant et ses vieilles guibolles rongées au ver ne le soutiennent pas d’avantage. Et il s’écroule sur son mort fessier. La scène aurait quelquechose de comique si l’on était pas dans une situation aussi foutrement périlleuse, atroce, et cauchemardesque.

 

 C’est là que le temps élastique fut prit dans un nouveau vortex et qu’il décida de passer au turbo. Lorsque juste après avoir fait chuter mon deuxième adversaire, un double tonnerre monstrueux explosa prêt de mon oreille gauche. Un vacarme assourdissant, qui par deux fois me crispa et me désorienta fortement. C’était la première fois, évidemment, qu’on shootait du 9 mm à cinquante centimètres de ma sensible oreille, et tympans enclume ou marteaux n’apprécièrent pas spécialement ce traitement outrancier, puisque c’est au trois quarts sourd, ahuri et presque sonné que je perçu le son étouffé que Stéphane produisit en tentant de me parler, et en me tirant le bras. Ce deuxième message était beaucoup plus clair. Il n’était plus temps de moisir ici et de jouer les héros. Et tant mieux car j’avais un soucis : le tonnerre de feu du Sig Sauer m’avait privé de ma chère compagnonne d’aventure : plus de salvatrice adrénaline…

 

 C’est d’ailleurs réellement, une impression de sortir d’un état second qui s’empara alors de moi. Comme si j’avais réellement été drogué, dopé, euphorisé. La trouille la plus terrible que je n’ai jamais éprouvé de ma vie monta alors en moi telle une bouffée de terreur indicible devant notre situation. Réellement, je n’ai jamais eu aussi peur que sur ce parking, à me retourner, tiré par le bras par mon ami policier, tournant le dos à des morts vivants distants de quelques mètres, voyant sur ma droite cette vision d’horreur absolue. Certains des membres de l’essaim grouillant de morts qui dévoraient les deux voyous commençeaient à se relever et à se tourner vers nous. Que dire de cette vision. Les cauchemars, après tout, sont des expériences éprouvantes mais généralement floues et imprécises. Mais être confronté à une vision digne du mauvais rêve d’un esprit malade ou torturé, et cela sous la lumière bien réelle d’un soleil d’hiver matinal, dessinant on ne peut plus nettement les contours de la scène épouvantable est une expérience non plus éprouvante, mais traumatisante. Se dessinant avec l’abrupte précision et la machiavélique exactitude de la réalité, s’offrait un spectacle qui m’aurait fait vomir sur place, si j’en avais eu le loisir. Tout ce sang vermeil bu par le macadam du parking, toute cette chair ravagée, arrachée, pendouillante et livide, cet amas de pulpe, ce si dérangeant blanc des os visibles sur les jambes rongées par les maccabées…le terme atroce poussé dans son sens le plus extrême ne parviendrait pas à décrire l’impression ignoble que laissait autant l’une que l’autre des deux dépouilles devastées, des deux charognes abominables autours desquelles se dressaient sur leurs jambes pantelantes ces créatures qui finalisaient le tableau de cet enfer sur terre ou nous étions plongés. Une masse compacte de spécimens tous plus terrifiants, monstrueux, difformes et répugnants les uns que les autres, formant presque un organisme précis, une entité de groupe dont les extensions étaient des membres décharnés - ou manquants - des yeux vitreux, ou là encore manquants, sur des visages morts, ravagés par vers et vermine. Parodies et pantomynes de vie, la mort s’amuseait à grimer la vie par autant de mimes et simulacres, le palais des glaces aux milles et un reflets ici devenait palais de l’angoisse au milles et une abominations. Que dire de celui qui apparement avait été arraché en deux par on ne sait quel procédé impie, suivi par sa colonne vertébrale, une queue osseuse et oscène, qui elle même trainaît dans la ligne de sang que formait sa reptation visqueuse tel un gastéropode sanguinolent. Ou du premier que j’avais remarqué en me retournant, tellement vacillant sur ses jambes qu’on eut dit qu’il se trémoussait sur quelques danse afro américaine syncopée, et dont les traits distinctifs étaient de ne plus avoir de mâchoire inférieure – au moins celui-ci ne pourrait plus mordre – et un globe oculaire gauche qui jouait au bungee sur la joue. La comparaison peut sembler amusante, mais multipliez ce tableau par 50 individus qui se tournent vers vous, se levant à quelques mètres après avoir boulotté deux types, pendant que vous en voyez – confusément, sur vos côtés, dans votre affolement – cent autres qui referment latéralement le piège et que pour finir vous entendez, derrière vous, d’autres morts prêt à refermer leurs mains glacées sur vous et vous comprendrez aisément que ce n’est pas exactement le fou rire qui me guettait.

 

 Heureusement, Stéphane était là, à me tirer par le bras, heureusement, il semblerait que nous ayons eu du cran jusqu’à présent et que nous n’étions à priori pas du genre à céder à la panique idiotement, frousse du siècle ou pas. Et, heureusement, là encore la situation ne me fait pas mentir. Instantanément je m’arrachait à la fascination morbide – qui avait duré en tout moins d’une seconde – dans laquelle cette vision quasi apocalyptique m’avait plongé, et je me mit en devoir de courir auprès de Stéphane vers notre salut.

 

 Ensuite, tout alla encore plus vite. Je n’eût pas le temps de me poser de questions, en me précipitant derrière Stéphane en direction de cette grille ouverte qui s’encadrait à ma vue comme un hâvre mille fois désiré qui repousserait l’échéance de cette fin terrible à laquelle il semblait que nous serions tous destinés tôt ou tard. Le moment le plus atroce fut bien évidemment lorsque nous fûmes contraints de passer à proximité du musée des horreurs. J’en avais la colonne vertébrale littéralement surchargée d’electricité tellement je crevais de trouille. On utilise parfois dans les romans le terme de peur « palpable ». Je comprend maintenant pourquoi. Parfois, il va sans dire, la vie ne tient qu’à un fil. Ou à une question. La question, en l’occurrence était celle-ci : serions nous assez rapide pour passer à proximité d’eux et atteindre notre refuge, ou seraient t’ils, eux, assez rapides pour couper notre trajectoire, auquel cas je ne donnais pas cher de nos peaux ?

 

 Nous passâmes. Le fait de devoir nous déplacer si prêt de ces créatures ignobles, qui tendaient déjà les bras vers nous, avec dans leurs cris cette nuance - que j’avais déjà pu entendre par le passé-  d’avidité et de malsaine anticipation, était une épreuve au-delà des mots. Avez-vous déjà été obligé de marcher à proximité d’un précipice vertigineux ? Ou juste à côté d’un chien de taille énorme, d’une espèce réputée imprévisible, que vous ne pouvez pas éviter, sans pouvoir maîtriser votre angoisse, sachant que cette dernière risque justement d’induire un comportement agressif, le tout en se demandant avec une angoisse éperdue si, cette fois-ci encore ça va « passer » ou si c’est aujourd’hui que ça va « casser » ? Si oui, rappelez vous votre peur, multipliez la par mille, et cela vous donnera une vague idée de ce que je ressentais – de ce que nous ressentions certainement tout deux – au moment ou nous passâmes à proximité de ceux qui étaient revenus de la tombe commettre de monstrueuses orgies cannibales aux dépens de nous, les vivants, les fuyards, les traqués. Les proies. Etre une proie. C’est apparement le comble de l’horreur, pour un esprit humain. Je le sais pour l’avoir vécu.

 

 Et une proie blessée, qui plus est, avec tout ce que cela peut induire de détresse supplémentaire. Car c’est au moment de notre fuite de retour que, de nouveaux, des langues à la fois enflammées et acides se mirent à sabrer mon corps en une diagonale cruelle partant de mon épaule contusionnée. A tel point que, même au comble de l’horreur, confronté aux affres de la plus indicible terreur, cette dernière douleur ne put faire autrement que de me ralentir. Cette saleté m’avait au moins permis de jouer les héros suffisament longtemps pour secourir mon vieux pote, mais avait apparement décidé que je devrais payer l’addition , là, maintenant !

 

 Cela dit, nous étions presque arrivés, et aucune main de zombie regroupée en griffe insane n’avait brutalement stoppé notre avance, chose que mon esprit redoutait en permanence, et qui était ma principale appréhension génératrice de ces surcharges d’énergie de terreur qui transformait mon dos en fourmilière atteinte de folie.

 

 C’est en arrivant à seulement une toise de l’encadrement béni de la grille surelevée que la souffrance connu un soudain pic, un crescendo traître et assassin, si pénible à supporter que j’en eu le souffle coupé, et que, dans ma précipitation et ma semi-panique – salvatrice adrénaline, ou était tu alors passée ? – je trébuchais, et, douleur et faiblesse dans mes jambes devenues cotonneuses sous l’effet additionné de la course effrénée et de la peur, je chutais lourdement sur le macadam en m’écorchant le coude gauche par dessus le marché.

 

 Je fut alors, réellement, à deux doigts non seulement de la panique réelle, mais de la folie pure et dure, mon esprit vacillant aux abords de la démence sous l’assaut de la terreur animale, viscérale, que j’éprouvais alors. Je crois que n’importe qui aurait paniqué, chutant ainsi, blessé et essoufflé, sur le parking d’une aire de repos en sachant les morts vivants à seulement quelques mètres derrière. Mais, la peur panique et débilitante qui montait alors en moi fut stoppée nette par l’événement qui survint chronologiquement : je me senti tiré en avant par deux mains fortes et solides. Merci, monsieur et Madame Moreau, d’avoir dôté votre fiston de ces deux honnêtes et solides mains de bon gars lui même sain et solide, car ces mains là m’arrachèrent des mâchoires de la mort, ne faiblissant pas à l’instant crucial.

 

 Eperdu de douleur, alors que je m’escrimais à reprendre mon souffle en fixant, à quatre pattes, les néons blancheâtres du plafond, j’entendis, à défaut de le voir, que ces mêmes mains refermèrent la fameuse, je dirais même la désormais mythique grille de fer forgé dont les croisillons en losanges métalliques reprirent leur rôle de remparts contre l’horreur. Et nous, nous reprimes notre rôle initial, celui d’assiégés. Sauf que cette fois-ci les assiégés étaient trois.

 

 Sains et sauf. Nom de dieu on était sorti sauver cette drôlesse et on était sains et saufs. Pour l’instant, mais il n’en restait pas moins que la vie vibrait toujours en moi, en lui, et en elle. Bizarrement, alors que mon souffle se calmait, que les battements de mon cœur apaisaient leur cavalcade effrénée dans ma poitrine - décidant de recommencer à injecter mon sang dans mon corps placidement au lieu de s’emballer comme un cheval de course rendu fou furieux – je pensais à la faux. C’est typiquement et humainement normal, pour autant que j’en sache. Les gens, confronté à l’horreur, à la mort, à la détresse, parfois partent dans des réflexions grotesques à force d’être hors-contexte. Les accidentés graves de la route qui râlent parce qu’ils ont abîmé leur nouveau jean, maintenant tout déchiré et taché de sang…Les gens qui viennent de chuter lourdement, gisant sur le sol avec plusieurs fractures ouvertes et se demandant si ils ont bien pensé à fermer le gaz ce matin. Les mystères du cerveau humain. Et mon cerveau - dont on ne peut indéniablement nier la qualité d’humain et le lot de bizarreries qui va avec - eu lui aussi cette réflexion un peu étrange : dommage, je n’avais pas pu ramasser cette damnée faux à mon retour. Reflexion ceci dit constructive – l’arme pourrait nous être éventuellement utile en cas de combat rapproché. Mais était-ce bien le moment de partir dans de telles considérations ? Les arcanes de l’esprit humain sont tortueuse et renferme bien des mystères et parfois un soupçon de magie, magie qui m’avait dopé lorsque quelques minutes plus tôt à peine – une éternité, déjà – j’avais tenté cette folle sortie.  Moi, et ma sainte, chère, et salvatrice, adrénaline.

 

 Et maintenant,  nous sommes là, sur les chaises en cuir rouge de cette caféteriat d’un trou paumé, devenus les trônes d’une citadelle assiégée dont nous sommes les gardiens. Nous sommes baignés d’un soleil d’hiver qui s’amuse, obliquement, à passer les mailles de notre grille pour jouer à projeter ses rayons d’ocres et d’or qui viennent mourir lumineusement sur nos visages. Ayant quelquechose d’apaisant, tout comme ce café noir qui darde ses effluves irrésistibles à nos sensibles narines, tentant de concert de nous rappeler que tant que la vie dure, l’espoir dure aussi, et même le bonheur. De simples bonheur peuvent toujours exister. Et le fait de vivre, de toujours être là, de ne pas encore faire partie de ceux qui sont tombés, en est un. Et nous nous regardons, choqués, et hébétés, avec Stéphane, pendant que Stéphanie, elle, reste muette après son récit.

 

 Et oui, elle s’appelle, assez platement, Stéphanie. Non pas que j’eûsse quoi que ce soit à reprocher aux Stéphanies – il doit y en avoir d’absolument charmantes. Mais elles ont ceci en commun avec les Catherines ou les Virginies qu’elles pullulent sur notre bon territoire des Gaules depuis des décennies. Elle est assez jolie. Pas une beauté fatale, mais plutôt mignonne. Disons, le genre que l’on remarque dans la rue, mais pas celle sur laquelle on se retourne une deuxième fois. Cheveux châtains, mi longs, les yeux noisettes. Elle dégage quelquechose d’assez naïf. Et elle a l’air très jeune, peut être 16, 17 ans ? Que voulez-vous, la vie n’est pas un film. Dans ces derniers, les héros sauvent des filles qui s’appellent Priscilla ou Jennifer, font au minimum du 95-C, et sont non seulement à tomber par terre mais prête à vous y accompagner. Zombies ou pas. Mais ça, c’est dans les films : dans la réalité, elles s’appellent Stéphanie, sont jeunes et naïves avec un accent campagnard, et ne sont que vaguement mignonnes. Mais si la vie n’est pas un film, le révoltant récit qu’elle venait de nous faire en avait, lui, bel et bien l’air issu.

 

 

 


chapitre precedent

Posté par paul muabdib à 22:38 - journal de bord III - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 février 2007

L'Offrande

La perception que nous avons du temps, c’est bien connu, est toute relative. Un adage Arabe dit : met ta main dans le feu, et une minute te paraîtra une éternité. Mais passe une éternité dans les bras d’une femme splendide, et cette éternité te semblera durer une minute. Je ne donnerais pas tort à toute cette sagesse ancestrale. Surtout pas après une telle matinée de long et morne cauchemar, interminable. L’épreuve physique terrible que nous avions, mon flic de pote et moi même, traversé à tour de rôle, fut succédée par une épreuve plus subtile, mais non moindre : la torture psychologique, vieux moyen éprouvé et breveté par les tortionnaires de tout poils depuis que le monde est monde pour briser un être lorsque les sévices à l’intégrité physique ne suffisent pas.

But de la manœuvre, but de l’exercice : continuer d’être, d’exister, de s’adresser mutuellement la parole avec le seul autre être humain – vivant, je veut dire – à des lieues à la ronde. Bref, continuer de vivre. Et sans perdre l’esprit. Sans sombrer dans une douce folie, dans une salvatrice catatonie qui, déesse noire au visage flou nous attendait tappie dans l’ombre avec ses promesses d’oubli, de vide, dans son immense océan sans fond ou nous aurions sombré dans la paix de l’âme, désormais indifférent à ce que nos enveloppes charnelles seraient appelées à subir tôt ou tard. Déesse tentatrice et perfide que je sentais plusieurs fois papillonner aux confluents de mon intellect mis à rude épreuve dans cette nuit des âmes perdues.

A mon réveil, Stéphane s’occupa de moi comme un frère. Il me prépara même un café, et dans cette situation abominable et incongrue, il me sembla être un nectar noir, chauffant le cœur et l’âme, une ambroisie d’ébène pour les damnés du nouvel Erèbe ou du nouveau Pandémonium. Dante, et Virgile, rappelez vous. Désormais au fond du neuvième cercle, coincé dans une cafétérias quelque part en France – mais nommer des nations avait t’il encore de l’importance -. Obligés d’entendre perpétuellement les lamentations désincarnées et atrocement plaintives d’une armée de morts dont ils n’étaient séparés que par une grille de sécurité.

Avez vous déjà vu l’un de ces documentaires ou quelques vaillant océanographe des antipodes, aventurier des mers australes doublé de scientifique engagé écologiquement, se plonge (au sens propre, comme au sens figuré) volontairement dans cette situation ou seulement une grille le sépare de monstres au dos gris acier et au ventre laiteux, montés des profondeurs intrigués par cette proie potentielle. Des squales dont l’on sent, dont l’on sais, que sans cette grille, toute la puissance à la fois animale et mécanique se déchaînerait. Mâchoires de rasoirs coniques animés en mouvance fulgurante, pour réduire à l’état de pulpe sanguinolente le play-boy océanien au sourire ultra-brite. Le sang, une brume liquide et écarlate. L’horreur absolue. Sans cette grille.

Et bien, voilà bien évidemment exactement comment je me sentais, et bien évidemment Stéphane également. Et tout le long, tout le long de cette chienne de matinée baignée de la lumière incongrue d’un beau soleil d’hiver, on nous le rappela, ce danger permanent même si momentanément écarté, on nous y replongea, dans cette situation grotesque, terrifiante, et aussi je dirais quelque peu humiliante, d’appât vivant. Les zombies ne cessaient pas leurs grognement, ne cessaient pas de frapper sur la grille. Boum, boum…boum…Sans cesse. Sans cesse encore, et encore. Les coups, les cris, affreux, intolérables, emplis de vide, emplis de néant si ce n’est la faim dévorante et brûlante de leurs estomacs putrides Boum, boum…BOUM…

Alors, comment faire fi de tout cela ? Comment penser à autre chose qu’à EUX lorsque sans arrêt l’on entend leurs cris qui bien qu’inarticulés et incompréhensibles nous véhiculaient ce message très clair de faim de nous.

Les mots étaient inutiles et nous parlâmes peu. Je subit donc cette nouvelle torture aussi stoïquement que possible, consolé par cette unique pensée : je n’avais pas le choix. C’était être coincé dans ce clapier à servir « d’excitoire » pour morts-vivants affamés venus faire un obscène lèche vitrine devant notre cafétérias perdu, ou rien. Croyez le ou non j’en oubliais ma douleur physique. Car évidemment elle était toujours là. Si au niveau de mon visage la douleur s’était plus ou moins engourdie – se réveillant toutefois par moment et laissant place parfois à des fortes démangeaisons qui me brûlaient l’arcade sourcilière – la douleur de mon côté luxé était elle toujours bien permanente et me gratifiait d’un coup de lame acérée me fouaillant l’intérieur à chaque respiration.

On essaya bien, de résister à l’ambiance de cauchemar absolu. Stéphane nous fit plusieurs tasses de café. En fouillant la cafétérias, nous finîmes également par trouver de quoi nous sustenter. Et d’ailleurs j’avais extrêmement faim. L’électricité étant toujours en état de fonctionner, un congélateur déniché nous livra ses trésors, des pizzas surgelées que nous décongelâmes puis préparâmes à l’aide du four micro-onde destiné à ceux qui venaient réchauffer des plats tiédis par une trop longue attente en caisse, avant, du temps de la normalité chérie. Elle passa toute seule, cette pizza, arrosée d’un soda à l’orange et finalisée par un café liégeois.

Je n’ai pas prit tellement attention à ce que Stéphane mangea, à l’exception du fait qu’il se prépara lui aussi une pizza. Les zombies se firent t’ils la réflexion que c’était très bien que nous nous engraissions, car ainsi nous n’en serions que meilleurs à dévorer ? Possible, mais j’en doute, à voir leurs visages désincarnés livrés à la plus élémentaire des bêtises brutale et animale. Passez moi cet humour noir, elle peut parfois être la dernière arme des désespérés pour ne pas embrasser l’étreinte de la déesse au flou visage de la démence.

Mais devant les heures qui s’égrenaient à être épié par les zombies qui frappaient encore et encore, et gémissaient continuellement, la seule alternative que j’eus pour échapper à la peur permanente et à cette ambiance cauchemardesque qui nous tiraient petit à petit et malgré nous dans cette folie qui nous guettait, ce fût la tristesse et la peur non plus pour moi, mais pour autrui. Ils étaient nombreux. Ils étaient si nombreux. Des centaines, les bras ballants, des dizaines, agglutinés devant la grille. Une telle multitude, rien que sur le parking de la cafétérias de l’aire de repos de Ploucville-sur-vienne. Alors, en y pensant, je pris là enfin réellement conscience du fait que personne ne viendrait nous aider. Personne. Plus d’instances, plus de forces de police, de pompier, plus d’ordre établi. Le chaos. Rien. Désormais, ce serait chacun pour soi, et devant de telles myriades de morts, devant ces légions de l’enfer, force était d’admettre que l’espoir pour ceux que nous aimions s’était encore amoindri pour avoisiner le zéro.

Etait t’il du domaine du possible que, devant les masses incroyables de morts qui marchaient maintenant sur les rues, les campagnes, les villes, les autoroutes et que sais je encore de tout le pays, les miens aient pu échapper à une fin au delà de toute horreur ? Ma fiancée…ma sœur…mon père, ma mère…devrais je faire le deuil des quatre personnes qui comptaient le plus au monde pour moi…ceux qui étaient ma raison de vivre ? La perte d’un seul de ces quatre m’était déjà une idée intolérable. Mais les quatre. Je n’osais pas y penser, mais de peur, de frustration, je me retrouvais un moment la tête entre les mains, leurs visages tant aimés passant et repassant devant mes yeux dans l’éclat ensoleillé de souvenirs chéris de jours anciens de rire de communion et de complicité. Des larmes salées trop longtemps contenues dévalant sur mes joues. Et toujours sur le même fond sonore. Toujours les cris. Toujours les coups. Boum…boum…BOUM.

Puis soudain dans mon esprit ce fut la cassure...

« Vos gueules tas de m… »

Je me retrouvais soudain ceinturé par Stéphane, qui avait passé ses bras autours de mes épaules et de mon corps pour m’éviter de me jeter aveuglément sur la grille dans ma rage. Emergeant de l’état second dans lequel m’avaient plongé ma tristesse, ma peur pour ceux que j’aimais, et le pouvoir hypnotique des coups et des lamentations des morts, je fut saisi de nouveau par une douleur au delà de tout les mots, due au fait que Stéphane m’avait stoppé brusquement dans mon élan et cela en dépit de ma sérieuse luxure au côté Mais comment lui en vouloir, il l’avait fait pour m’aider. Un peu honteux, hébété, je retournais sur la chaise au siège de cuir rouge et sans dossier d’ou j’avais jailli. Pour y replonger dans mes pensées. Pour me laisser absorber de nouveau par ma peine. Pour m’y replier sur moi même.

Nous n’en avions pas encore parlé, avec Stéphane, mais à un moment ou à un autre, il nous faudrait bien aborder le sujet de la poursuite de notre expédition. Tenait t’elle toujours ? Allions nous tout de même tenter de trouver un moyen de joindre Limoges et ses environs. Cela avait t’il encore un sens ? Toujours fallait t’il que cela soit encore du domaine du possible. Or sortir de cette cafétéria sans mourir dans des conditions indicibles dans les minutes qui suivaient, tenait du miracle. Tout semblait perdre son sens, dans l’apocalypse des morts, même ce qui hier tenait le haut du pavé dans l’ordre des priorités et des importances. Tout s’effaçait, surtout lorsque nous étions dans notre situation, au profit d’une priorité nouvelle, mais plus impérieuse que quoi que ce soit : survivre.

Nous avions pour l’instant paré au plus pressé, et même mon pragmatique, efficace, et terre à terre ami gardien de la paix n’avait pas prit le temps de faire un réel point de notre situation à plus long terme. Nous savions déjà qu’il restait bien évidemment de la nourriture dans cette cafétéria, que nous avions trouvé dans une toute petite arrière salle derrière le comptoir un grand congélateur et un frigidaire remplis de plusieurs jours de nourriture au moins, que l’électricité continuait de fonctionner, que nous avions des toilettes à disposition. Et je savais qu’il me restait dans mes poches deux paquets de cigarettes, ce qui peut sembler dérisoire comme besoin lorsqu’on est confronté à un problème de survie. Mais dérisoire aux non fumeurs seulement. Et surtout, seul réel moment de joie pour moi dans cette matinée, un des tiroirs derrière le comptoir révéla à ma vue deux paquets de Camel et un de Marlboro. A ce que Stéphane m’avait expliqué, il avait prit la peine de nettoyer les toilettes pour que nous n’ayons pas à entamer notre longue attente dans une odeur de pourriture infecte. Ayant fait attention à n’utiliser que trois balles lorsqu’il avait dû utiliser son arme contre les morts vivants sortis des toilettes, Stéphane avait encore des munitions en nombre assez conséquent. Là, par contre, bon point. Il avait toujours son tonfa, ce qui était également mon cas. Le téléphone mural beige accroché dans un coin n’avait donné qu’un signal sonore agrémenté d’une voie chaude et féminine nous informant d’un service en « dérangement ». Non, sans blague ? Les zombis sont plus que dérangeant, ma cocotte. L’un dans l’autre en tout cas, voilà ou nous en étions.

C’est vers la fin de la matinée que survint le seul événement notable dans ce qui avait finit par devenir une sorte de routine malgré la terreur, la fatigue et l’angoisse de l’attente. Une routine sous les coups martelés et les lamentations scandées. C’est d’ailleurs au delà de ces bruits faibles mais constant que se dessina nettement un autre bruit, un vrombissement pétaradant d’abord faible mais qui augmenta très rapidement en intensité pour s’imposer à nos sens comme étant le bruit d’un moteur. A première écoute celui d’un deux roues. Immédiatement nous furent tout les deux debout, tentant de voir à travers le rideau gris, rouge, et couleur chair, des visages hideux de Macabées gémissant. Dans ce genre de situation, le corps et la pensée ne font réellement qu’un, il semblerait.

A peine avions nous discerné ce bruit que nous étions sur pieds, approchés de la grille au risque d’exciter plus que dangereusement les morts, malgré la présence rassurante du rideau métallique. Mais les morts eux même avaient entendu le bruit en question, ou pour les plus atteints du moins la vibration de l’air à moins que cela soit l’un des mystérieux organes sensoriels de ces créatures fétides. La faculté de sentir la chaire fraîche à des lieux à la ronde peut être. Quoiqu’il en soit, la grosse quinzaine de morts qui s’accrochaient le plus fidèlement au rideau métallique depuis des heures nous délaissa soudain, se détournant, les bras ballant. Je put entendre nettement que plusieurs d’entre eux poussèrent un autre type de gémissement. Plus vif, plus avide, moins plaintif. Avec une étrange nuance…je dirais de triomphe, voir même de surprise ravie, une sorte d’anticipation. Nous pûmes grâce à ce soudain désintérêt de nos plus fidèles fans discerner davantage la scène.

D’où venait t’elle ? Mystère. Que faisait t’elle ici, encore plus mystérieux. Parfois les évènements sont comme ils sont, point final. Sans qu’on aie d’explications. On ne peut alors que se perdre en conjonctures. Une autre personne de la région Parisienne partie dans une expédition héroïque vers le Sud pour retrouver ses proches perdus dans l’apocalypse des morts, avec comme différence notable d’être une jeune femme, et d’être encore plus tête brûlée que nous puisque ayant fait sa route à moto ? Peu probable. Une jeune femme de la région, restée pour une raison X ou Y (un chagrin d’amour peu être ?) calfeutrée chez elle depuis un bon bout de temps avec des réserves inépuisables de nourriture, coupée du monde, qui n’avait ni écouté la radio, ni écouté la télévision, et se jetait soudainement dehors au grand air pour découvrir que son monde connu avait dans l’intervalle était remplacé par un cauchemar digne des pires hallucinations dantesques des maîtres de l’épouvante ? Peut être, qui sais ? Mais toujours est t’il que les faits sont là, et qu’il nous faut parfois bien les accepter, et les faits en l’occurrence furent ceux ci : Une jeune femme vêtue d’un blouson de cuir marron foncé, d’un vieux casque de moto d’un blanc sale, et d’un jean, montant un deux roues dont je ne put voir la marque mais qui me semblait peint en vert métallisé clair, déboucha tout d’un coup sur le parking, fonçant directement sur le plus important groupe de zombies, en proie apparemment à la plus grande des frayeurs et des confusions – ce qui s’explique aisément cette fois ci – arrivant bien trop vite et de manière bien trop affolée pour pouvoir garder son assiette plus longtemps. La scène fut pour nous d’une vitesse foudroyante, et je revois surtout ses yeux grand agrandis de frayeur ultime, exorbités par une terreur absolument impossible à décrire, quelques secondes avant que son véhicule, qu’elle ne maîtrisait maintenant plus du tout, finissent par la jeter au sol après quelques rigodons violents ressemblants aux soubresauts d’un cheval blessé. Elle fut littéralement projetée aux pieds d’un groupe de morts vivants , tel l’offrande frémissante de vie qu’elle était.

(To be continued)

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Posté par paul muabdib à 18:42 - journal de bord III - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 juillet 2006

Le chemin du Calvaire.

(Je vous prie de nous excuser du retard dans la suite de ce blog mais des imperatifs exterieurs tels que le travail, ou le manque de temps sont autant de causes que nous pourrions évoquer. Voici donc, de maniere consequente, la suite tant attendu des aventures de nos deux héros)

(...)


Le 14 Janvier, 20h15

Dieu que ça faisait mal. En émergeant progressivement de l’inconscience dans laquelle je me trouvais, ce qui fut le plus frappant, le plus omniprésent, fut bien évidemment cette douleur aiguë qui ravageait ma tête de façon lancinante. C’était de très loin le plus fichu mal de crâne que je n’avais jamais eu de toute la vie. Je souffrais, en plus de cette torture, de vertiges qui me donnaient l’impression d’être au centre d’une spirale tournoyante, et je me sentais nauséeux. J’ouvrais tout de même timidement les yeux. L’univers était maintenant perçu par mes sens altérés comme un grand magma trouble, comme si je regardais les choses à travers un rideau de douche qui aurait bien eu besoin d’un grand nettoyage. Du moins c’est ce que vit mon œil gauche. Car l’autre de ces fidèles compagnons de route qui m’avait toujours garantis une très bonne acuité visuelle (vous pourriez être pilote de chasse, m’avait dit le médecin de mon dernier check-up médical) me faisait défaut. A vrai dire, il me picotait terriblement et je ne pouvait en aucun cas le garder ouvert. Instinctivement, compulsivement, je devais le fermer…je ne tardais pas à comprendre que du sang coulait dessus. Du sang. Quelle poisse.

    S’ajoutant à ce dérèglement des sens visuels, l’acoustique était lui Aussi quelque peu défaillant.  Non pas qu’il y aie grand chose à entendre. Pas de plainte lugubre poussée par les âmes en peine qui hantaient désormais les routes de France. Déjà ça de gagné pour l’instant. Mais ma tête résonnait comme la grosse caisse d’un kit de batterie et  une note légère mais pointue sifflait en permanence dans mes oreilles. J’avais pris une sacré secousse, là. C’était bien Steph, ça, de toujours rire de mes gaffes ou de mes maladresses.
Bon, il est certain que je n’aurais pas forcément fait mieux, et il est vrai aussi que je n’ai jamais réussi à décrocher ce damné permit de conduire, mais tout de même, là, Steph, à ton tour de nous avoir joué une jolie farce. Gros malin.

    A force de garder l’œil gauche désespérément ouvert en face de ce kaléidoscope, ce dernier finit par s’estomper et laisser place au monde que je connais, réel et concret, sans être pour autant plus rassurant. Immédiatement je regardai le reflet que me renvoyait la glace du pare soleil pour constater les dégâts. A cette heure, en Janvier, il fait déjà très sombre mais les lumières automatique de l’aire de repos dans laquelle Steph avait commençé à nous engager me permit de distinguer suffisamment les choses pour constater que mon arcade sourcilière droite était ouverte. Incroyable combien ça peut saigner. Suffisament, pour mettre mon œil droit hors d’état. Jamais je n’aurais cru ressembler un jour à un boxeur ayant prit une sérieuse dérouille, mais c’est pourtant exactement l’image qui m’était renvoyée. William, Knock Down. La voiture, vainqueur par K-O technique au premier round.

   Néanmoins, vu le choc, j’estimai bien m’en tirer. Je ne sais pas précisément à quelle vitesse nous avions percuté ce camion avant d’emboutir l’Audi Passat beige qui attendait placidement son heure sur le parking, mais je sais que c’était beaucoup trop vite. Dieu merci, nous n’avions pas percuté le camion de plein fouet, sans quoi nous aurions été réduit en une telle bouillie que nous n’aurions même pas pu intégrer l’armée des morts après être passé de vie à trépas !

  Ceci dit, si la pimpante clio rouge de Steph m’avait mit KO, le camion et l’audi m’avaient bien vengé. L’avant de la clio, ravagé et torturé, était plié de sorte à ressembler à un accordéon écarlate. De la fumée s’en échappait, ce qui m’aida à reprendre plus vivement mes esprits. Je ne tenais pas à finir rôti au barbecue, et je ne tenais pas non plus à ce que mon ami de longue date connaisse un aussi funeste sort.


    Mon viel ami, Steph. Après un tel choc, il est normal je suppose d’avoir des pensées désordonnées, erratiques, chaotiques. C’est pour cela je suppose que je ne pensais à m’enquérir de son état qu’après toutes ces considérations sur le mien et sur celui de la voiture – en plus du légitime égoïsme qui pousse le rescapé d’un sérieux accident à s’enquérir avant tout de sa propre intégrité physique. Je jetais donc un œil (le valide, le gauche) dans sa direction. Lui aussi avait été salement mis Knock down par sa propre voiture. Bien comme il faut. A croire que la clio s’était vengée de l’accident sur son propre maître. Steph était inconscient, et il était penché vers l’avant, le poids de son propre corps retenu par la ceinture de sécurité, sans quoi il aurait certainement reposé la tête sur le tableau de bord. C’est d’ailleurs cela qui était étrange. Il avait de toute évidence prit un coup en pleine face alors qu’il ne pouvait par avoir percuté le tableau de bord avec son visage vu qu’il avait bouclé sa ceinture. Et d’ailleurs, à la vitesse ou on allait, s’il avait percuté le tableau de bord avec le visage, les choses aurait été plus grave. Le pire aurait même été envisageable. Parce que Steph n’était pas mort, ça je le savais. Maintenant que le son sifflant dans mes oreilles s’était estompé, je
pouvais entendre sa respiration. Elle était pénible, bruyante, et avait quelque chose de liquide. Et pour cause : il avait eu le nez cassé. Par besoin d’être médecin pour comprendre que les gouttes de sang qui lui coulaient régulièrement du nez pour aller goutter sur les pédales, et le fait que l’arrête de son nez avait été modifiée – passant d’un nez habituellement droit à un nez fortement busqué – étaient autant de signe que ce dernier avait été brisé.

    Il allait salement déguster en sortant de sa torpeur, il paraît que cela fait très mal. Quoi qu’il en soit, mon esprit assez embrumé jusqu’alors commençait à reprendre sa marche normale, et le constat de toutes ces observations était le suivant. On s’était copieusement planté dans le décors (l’élément du panorama ayant le plus souffert étant une Audi Passat Beige) après avoir percuté partiellement un camion lui même planté dans des platanes. Moi j’étais un peu amoché, et Steph encore plus. Ce dernier était inconscient. Nous étions partiellement engagé dans une aire de repos, comportant à ce que je voyais grâce aux éclairages automatiques une station essence, une cafeteriat et des toilettes.  Et pas très loin d’ici une bonne centaine de morts vivants rôdaient, taraudés par une terrible faim et des instincts cannibals qui faisaient de nous deux leurs proies. Le capot avant de la voiture de Steph fumait comme un volcan et risquait de prendre feu. Et nous étions dedans. En résumé : il n’était plus temps pour moi de me livrer à l’introspection geignarde d’un accidenté de la route au pays des morts vivants, il était temps pour moi d’agir.

   C’est ce que je me mit alors en devoir de faire. C’est là que m’attendait la plus mauvaise surprise. Dès que je me mit en mouvement, voulant remonter mon bras droit pour commencer à enlever ma ceinture de sécurité, je fut immédiatement terrassé de façon entière et totale par une douleur déchirante et extrêmement vive qui fouailla tout le côté droit de mon torse. C’était comme si l’on avait transpercé mon thorax à l’aide d’une lame brûlée à blanc, de bas en haut, du flanc droit à l’épaule droite. Mais cette lame surchauffée semblait également enduite d’un poison qui diffusait son venin acide dans les zones adjacentes telle mon bras droit et la partie droite de mon dos. Je ne put réprimer un cri étranglé. Jamais à ma connaissance je n’avais autant souffert, et de surcroît la douleur ne s’estompa pas tout de suite après ma tentative de mouvement, ce pour quoi je restai ainsi plusieurs minutes à reprendre mon souffle et mes esprits en attendant la fin de cette séance de torture improvisée. Pendant ce laps de temps passé à
déguster de la pire façon, je pensai bien évidemment à ce nouvel élément. Tomber de Charybde en Scylla, ça s’appelle. Notre escapade se présentait sous des auspices de plus en plus sombres. Qu’avais je ? Je n’en avais aucune idée, n’étant pas médecin. Mais lorsque la douleur s’estompa suffisamment pour me permettre de penser autre chose qu’à ma souffrance je tentais une expérience : je me mit en devoir de bouger – le plus légèrement possible – le bras. Et ce dernier obéit à l’ordre que je lui intimai, timidement. Je tentais ensuite de bouger les doigts, là aussi le plus doucement possible. Ces derniers obéirent également. Constat : ni le bras ni la main n’étaient cassés, ce qui était toujours ça de gagné. Les côtes, en revanche, ç’était bien possible.
   

  Mais une fois enfin suffisamment sorti de cette état de souffrance pour agir, mon problème restait le même. Toujours coincé dans cette saleté de voiture fumante avec mon vieux pote dans les bras de Morphée sur une aire d’autoroute qui risquait tôt ou tard d’attirer les morts comme des papillons venant buter aveuglément sur une lampe. C’est pourquoi, je tentais de surmonter mon appréhension et ma répugnance à l’idée de bouger pour tenter à nouveau de déboucler ma ceinture de sécurité pour tenter de nous sortir, moi et Steph, de ce joli traquenard. Je dut bien évidemment me contorsionner pour parvenir à lâcher enfin la bride à cette stupide sangle noire qui me retenait prisonnier, et je vous épargnerais les détails de ce que j’endurais, mais je peut vous dire que c’est bien miraculeux que je ne sois pas tombé dans les pommes tellement l’expérience fut douloureuse à l’extrême. Mais je finit par vaincre et la ceinture de sécurité s’enroula avec son bruit de glissement caractéristique.

   Trois autres épreuves m’attendaient. Après Charybde et Scylla, les douze travaux d’Hercule. Il me fallut bien sûr tout d’abord me pencher sur le côté gauche, pour débloquer la ceinture de Steph. Chose finalement faite. Le bouton orange rempli sa mission avec un  bruit de glissement caractéristique – ziiip – et la ceinture s’enroula vivement comme un escargot rentrant dans sa coquille, version accelérée. Calé contre le tableau de bord, mon ami ne bougea pas. Puis, il me fallut éviter le corps inerte de Steph, le tout suffisamment pour libérer le loquet qui bloquait sa porte. Là, mon côté droit me rappela à l’ordre par des douleurs terribles. Puis, encore pire, il me fallut bien évidemment me contorsionner pour pouvoir ouvrir la porte de la Clio. Dieu
merci cette dernière n’était pas suffisamment déglinguée pour qu’il ne me soit pas possible de l’ouvrir. Mais la position que je dut prendre, me pliant sur le côté pour faire passer mon bras gauche (le valide, là encore) sur la droite afin de sortir enfin de ce carcan métallique fut une séance de torture encore plus terrible vu les douleurs déchirantes de mon côté droit, et c’est encore plus miraculeux que je ne tombe pas inconscient. A croire que je doit être plus costaud et endurant que je ne l’aurais pensé.
   

Quoiqu’il en soit la Clio me libéra enfin et je put sortir, saisi par le froid, dans la brume opaque et laiteuse qui baignait la station d’aire de repos, dont les lumières automatiques, dans ce brouillard, avaient prit un aspect fantomatique et fantastique. A cause de ce dernier je ne pouvais pas très bien distinguer l’aire de repos, mais j’en voyais assez pour comprendre qu’il s’agissait de ce genre de refuge de la route qui avaient poussé comme des champignons partout sur les routes de France et de Navarre, dans les années 60, 70 et 80, lorsque le parc automobile ne cessait de s’accroître, que l’on avait pris conscience des dangers d’une trop longue route, et que finalement de plus en plus d’étrangers venant des pays nantis d’Europe avaient commencé à pulluler sur les routes du pays chaque été. A quelques distances de là, sur un terre-plein un peu en pente je pouvais distinguer vaguement la masse d’un bâtiment, très probablement de ces blocs de toilettes dont les aires de repos ont le secret et qui proposent sempiternellement, pour les Messieurs, les mêmes WC à la turc pas très frais. Un peu plus loin, et donc plus diffus dans l’opacité de la brume, une autre masse plus importante. Et de là provenait la majeure partie des lumières fantomatiques. Certainement la cafétérias de l’aire de repos, et sa station service attenante. C’était là-bas que je devais, que nous devions,
prendre refuge. C’était là que nous devions aller.

   La nécessité d’agir a ceci de formidable qu’elle vous empêche de trop penser. Il vaut mieux, car sans cela, vous cédez à cet état d’esprit improductif et traître qui se nomme la panique. Et pourtant, bien évidemment qu’il  y avait de quoi paniquer. Deux vies entre mes mains, le côté droit de mon corps qui ne répondait à mes ordres qu’au prix de souffrances inimaginables, dans une brume qui s’ajoutait à mon œil droit défaillant et ensanglanté pour jouer des tours à mes sens, dans une froideur qui commenceait déjà à m’engourdir, le tout, enfin et surtout, sur cette aire de repos des environs de  Ploucville, au parking potentiellement  hanté par des zombies. Ce n’est pas parce que je ne les avait pas entendu qu’ils n’étaient pas là. J’aurais mit ma main au feu qu’il y en avait. Au moins quelques un. C’est la raison pour laquelle, même dans ces circonstances particulières de souffrance abominable et d’urgence à agir, je prit le temps de prendre mes deux armes – Katana et matraque Tonfa – et de les glisser maladroitement à l’aide de la main gauche dans ma ceinture, avant de me mettre en route pour contourner la Clio – par l’arrière, l’avant étant en flamme et embouti dans la Passat – dés que mes jambes faibles, flageolantes, et tremblantes, me le permirent. Car mes jambes tremblaient puissamment – comme sous l’effet d’une forte fringale par exemple. Ce n’était ceci dit pas la faim que j’avais au ventre, mais la trouille.

   En arrivant du côté conducteur, j’ouvrais la portière. Certainement me trouverez vous courageux. Je ne sais pas. Je l’ai déjà dit, l’angoisse et le sentiment d’urgence sont d’excellent aiguillons pour vous pousser à faire des choses. On a pas le temps de s’arrêter dessus. Ce n’est qu’après qu’une analyse des fait est possible. Pendant, c’est autre chose. L’adrénaline, l’instinct de conservation que l’on peut développer pour soi même ou pour ceux qui nous sont chers, tout cela peut expliquer bien des choses. Alors, courage, ou pas, je ne sais, à vous de juger, mais la vérité est celle-ci : même avec mon côté luxé ou brisé, dont les pics de douleurs ne me laissaient aucun instant de répit pour, bien au contraire, atteindre des sommets inimaginables,  je parvenais en me contorsionnant, en tirant, poussant, haletant, et en lançant toutes les imprécations que vous pourrez imaginer contre le mal qui rongeait mon corps, à dégager Stéphane. Une dernière traction exercée avec la force du désespoir et il glissa mollement de la voiture comme une poupée de chiffon.

   J’avais appréhendé ce moment,  et je m’étais préparé mentalement au  challenge que représentait la tache de soulever un corps de 80 kilos en ayant tout le côté droit du corps luxé. Mais je ne pu m’empêcher de pousser un cri de douleur lorsque la clio se décida enfin à recracher Stéphane et que ce dernier finit de glisser, que ses jambes rencontrèrent le macadam, et que je du exercer une action de levage, mobilisant toutes mes forces pour l’éviter de s’affaler complètement par terre. Pendant quelques secondes qui parurent bien évidemment éternelles, je ne fut plus que souffrance pure, mon propre esprit égaré, affolé, se heurtant comme une boule de flipper dans les méandres d’un corps qui s’était transformé en tortionnaire de mes nerfs et de mes sens. Sous l’action d’une telle douleur, tout mon sang reflua à mon visage, et mes oreilles se mirent à bourdonner. Je crois que c’est à cet instant précis qu’à la brume vint s’en ajouter une autre. Celle de mes larmes.

    C’était au départ des larmes de douleur, mais je les laissais se muer en  larmes d’amertume et de fatigue dévalant sur mes joues  pendant que je me mettais en route en direction des lumières de la station service, que je ne distinguait plus que de manière spectrale à travers brume et larmes. Tant qu’à souffrir, autant agir. Rester planté là était vain et stérile, et n’était d’aucune utilité pour stopper cette torture, alors autant composer avec cette dernière et tenter de sauver nos deux peaux. Voilà, c’est cela que vous nommez courage, mais il faut avoir vécu la situation pour se rendre compte que c’est bien souvent là un mot bien prétentieux et ronflant. Ce n’est que du pragmatisme au fond. Souffrir en restant planté là et en abandonnant tout, en s’abandonnant soi même à la nuit ambiante hanté de créatures cauchemardesques, ou souffrir en tentant d’agir utilement. Je prit la seconde option et me mit en route, avec pour compagnons de voyage ma douleur incroyable et mon ami sonné.

    Je maintenais ce dernier comme je le pouvais, le serrant contre moi en essayant de faire porter le maximum de poids du côté de mon bras gauche et de mon épaule gauche. Mais j’avais bien besoin du bras droit, que je maintenant serré également contre lui en le repliant, pendant  que ma main était elle crispée sur le manche de mon sabre japonais. Je ne me rappelais plus l’avoir dégainé, mais son manche rassurant était bel et bien dans ma main. Cette posture me conférait évidemment une démarche bancale et me forçait à adopter une légère torsion du thorax qui transformait mon périple en supplice étant donné ma blessure du côté droit. Mais c’est ainsi que, me déhanchant comme un canard pathétique, je titubais sur mes jambes chancelantes vers notre planche de salut, ivre de douleur comme le Christ sur le chemin de son calvaire.

    C’est là que je les entendit. Fort heureusement le bourdonnement de mes oreilles s’était estompé, sans quoi j’aurais fort bien pu foncer dedans, tellement larmes, brume, et éclairage relatif de l’aire de repos s’étaient conjugués pour m’aveugler. Une plainte sans âme s’éleva, semblant surgir du chaos confus que percevait mes sens altérés, bientôt rejointe par deux ou trois autres clameurs macabres. Un cri de chasse. Un cri de faim. Ils étaient là. Les salauds, ils avaient été là tout du long. Certainement à rester là, les bras ballant dans leur incommensurable bêtise. Sans aucun doute le fracas de notre accident n’avait déclenché aucun stimulus. Mais mon cri de douleur, si humain, si organique, promesse de viande fraîche  - livré à domicile comme pour une pizza – ne leur avait pas échappé. Leur instinct de tueurs cannibales leur avait t’il permit de détecter l’impuissance et  la douleur de mon cri, tout comme un requin peut sentir à la façon dont un poisson nage, que ce dernier est en détresse ?

   Quasiment tout au long d’une vie, nous sommes placés devant des choix. Des choix, toujours, et tout le lot d’incertitudes qui vont de pair. Mais parfois, les choses sont dramatiquement simples. Ces cas sont rares et souvent véhiculés par une urgence, et j’étais dans une de ces urgences. Par conséquent, une seule chose à faire. Agir, vite, et bien. Espérant de tout mon cœur qu’ils y avait encore plusieurs mètres entre nous et le péril, indication qui m’avait semblé confirmée par mes sens auditifs, je me contorsionnait sur la gauche pour tenter de me débarrasser du corps inerte de Stéphane le moins brutalement possible. Il glissa avec un bruit mat. Mon bras et mon épaule furent immédiatement libérés du poids, mais sortaient de cette épreuve endoloris et ankylosés.  Au comble de l’horreur, même au comble de la terreur et de la panique, j’eut le temps d’être saisi d’un remords, et d’un doute. Déposer Stéphane pour affronter ce qui nous barrait la route de la station service pouvait sembler la seule et bonne option. Même un héros ne sauraient combattre avec la partie droite du corps luxée et peut être partialement brisée au niveau des côtes, et la partie gauche du corps occupée à soutenir un ami blessé. Et je ne suis pas, je n’étais pas, je ne serais jamais un héros. Mais, au comble de l’horreur comme je le disais, je m’imaginais déjà entendre le bruit que ferait le corps de Stéphane lorsqu’il serait traîné au sol par des mains avides, les mains avides de quelques zombies dont je n’aurais pas détecté la présence étant donné mes larmes, et mon audition encore hésitante. Mais, comme je l’ai dit, la vie nous place parfois dans une situation ou le choix et le libre arbitre nous est retiré. Agir au mieux. Et vite. Pour nous deux.

   Stéphane au sol, je m’essuyais rapidement les yeux pour effacer ce trouble qui accentuait notre péril. Pendant une fraction de seconde, courte mais affreuse, j’eut l’impression que ma vue n’allait pas s’éclaircir suffisamment vite pour me permettre de voir nos agresseurs à temps. Heureusement, compulsivement frottés, mes yeux me renvoyèrent enfin une image suffisamment nette du monde. Tout est relatif, ceci dit. Est t’il besoin de rappeler que nous étions dans la brume, dans un éclairage blafard, et qu’en plus de mes larmes, mon œil droit était plein de sang il y avait quelques minutes de cela à peine ? Mais je voyais, tout de même, bon an mal an.

   Ils étaient bel et bien trois. Devant nous. Stéphane n’était pas en danger direct. Dans les lambeaux gris et éthérés que la brume déroulait devant moi avec volupté, déroulant ses bras fluides pour théâtraliser la scène, ils étaient une sorte de perfection de l’horreur, apparition dantesque nés des cauchemars les plus fous d’un rêveur à l’esprit malade. Mon regard se reflétait dans trois paires d’yeux vitreux, six globes d’un blanc laiteux que la vie avait quitté il y a longtemps. Longtemps, oui. Longtemps que des lèvres n’avait plus recouvert ces dents là de leur sensibilité et de leur rire. Place était faite maintenant à un perpétuel rictus édenté, à un atroce rideau de canines brunes, d’incisives branlantes et de prémolaires brisées. Longtemps également que ces cheveux là n’avait pas été peignés avec amour ou avec soin dans la chaleur d’une salle de bain douillette. Place était faite à des touffes clairsemées de paillasses hirsutes ornant les têtes comme d’improbables crêtes filasses et barbares, ajoutant sauvagerie et chaos aux traits ravagés. Longtemps également que cette peau là n’avait pas été bichonnée, toujours dans la moiteur d’une confortable salle de bain. Ou caressée avec tendresse par l’amour d’une vie. Maintenant les seuls amants de ces épidermes étaient des asticots dansant leur twist obscène sur la chair pourrissante. Spectacle atteignant un paroxysme dans l’atrocité contre-nature et révoltante, les morts vivant me renvoyait le spectacle de notre propre mort et de notre propre déchéance. Voilà pourquoi les morts devraient nous laisser en paix. Rester où ils sont. Mais la chaîne formidable du temps et des lois naturelles étaient enrouée, embraillée, même brisée. Et les morts s’étaient levés de leurs tombes – oui, levés de leurs tombes car ces trois là faisaient partie des « dégoulinants », ceux dont je me doutais qu’ils viendraient tôt ou tard ajouter une touche finale à ce cauchemard hallucinant dans lequel tous nous étions plongés.

    Les trois morts ambulants étaient à environ quatre mètres de distance de moi. Et je distinguais derrière eux, à seulement vingt mètres tout au plus, l’enseigne au néon jaune et rouge de la station service. J’avais le temps, de toute évidence, de me préparer à une confrontation, étant donné leur lenteur, mais je n’avais en revanche plus le temps de reprendre Stéphane en charge pour seulement ensuite les contourner. Et pour ce faire, toujours eûsse t’il fallu que je puisse me déplacer plus vite qu’eux. Or, avec le poids de Stéphane, ma blessure, mes jambes incertaines, nous étions match nul sur ce point là. Avec peut être un léger avantage pour eux. Je vous l’ai dit, appelez cela courage, j’appelle cela pragmatisme, et esprit de conservation.

   Etrangement, j’avais l’impression que mon esprit était partitionné en deux, lorsqu’ils se mirent en mouvement. De façon désordonnée et absolument pas synchrone. L’un d’entre eux tendait déjà les bras et esquissais un pas lorsque les deux autres ne commençaient qu’à lever les leurs en poussant à l’unisson un murmure rauque et désincarné. Partitionné en deux comme un disque dur d’ordinateur…une partie de mon esprit dédiée à la panique et la terreur de celui confronté à un danger mortel ayant de surcroît prit un visage particulièrement hideux. L’autre partie dédiée à une froide analyse de la situation pour déterminer  comment je pouvais au mieux tirer avantage de la situation pour nous tirer de là. Une trentaine d’année au chaud, dans le confort, épargné par la nécessité de survivre en sauvant sa peau, bien protégé derrière un mode de vie occidental. Mais tout cela était bel et bien fini. A moi de jouer…

   Le zombi plus rapide que les autres est bientôt sur moi. Je passe le sabre dans ma main gauche. J’avance. Oui, je vais à sa rencontre. D’un pas seulement ceci dit. Pour faire porter mon poids vers l’avant, pendant que j’arme un coup basique. Fini la sophistication d’estocades ou taillades trop complexes. C’est joli dans les films, ça. Dans la réalité, mieux vaut la simplicité d’une attaque simple, nous ne sommes pas des figurants et nous ne nous relevons pas après la scène. Et puis, à quoi bon faire du style sur des créatures intègralement abruties qui n’esquisseront pas un geste pour se défendre, bien trop occupée à saliver d’envie en nous lorgnant. Je fait mouche. Bien, même. Mon coup de sabre a beau avoir été donné de la main gauche, alors que je suis droitier, la simplicité du mouvement – un coup donné de haut en bas, façon massue – additionné à la rage que je sens monter en mon ventre et qui vient diluer tout cette peur – viennent tout deux assurer à  mon bras suffisamment de précision et de puissance pour asséner un coup brutal sur le crâne du mort vivant. Un bruit sourd et mat signale l’impact entre lame et crâne décharné. Les deux se brisent.

   Le mort vivant s’écroule lourdement. Bien joué pour une première confrontation physique avec nos bons vieux défunts de France venus nous chatouiller d’un peu trop prêt. La lame a du pénétrer jusqu’au cerveau, leur seul point vital. Mais toutes les réflexions à la fois sèches et amusées de Stéphane – ce n’est qu’un sabre d’apparat. Il se brisera au moindre choc – me reviennent à l’esprit comme je contemple, un peu navré, le manche désormais inutile de l’arme qui devait me servir de fidèle lame lors des derniers instants glorieux de l’humanité. Non, je ne deviendrait pas un pourfendeur de morts vivant armé de son fidèle katana. Car la vie n’est pas un roman.

    Lorsqu’on vit des instants comme cela, tout est plus intense, chaque seconde, chaque souffle. J’avais eu le temps de passer toutes ces émotions en revue en vivant mon premier assaut contre une créature de la nuit, moi qui m’étais gavé de romans fantastiques emplis d’exploits héroïques depuis ma plus tendre enfance. J’avais eu le temps de ressentir tout ce panel d’émotion mêlant étrangement panique, terreur, dégoût, fierté, déception, surprise. Mais soudain l’énormité de ma situation me frappa de nouveau et le sentiment d’avoir affronté mon premier maccabé dans une sorte de rêve s’estompa. J’étais là, sur ce parking de station service, à une vingtaine de mètres de la porte, deux morts vivants s’avançeant sur moi, dont la moindre morsure me serait à plus ou moins long terme fatale, induisant de rejoindre leurs rangs maudits, qu’on le veuille ou non. A mes pieds, mon plus vieux camarade dans le coltard, et moi hébété mon arme brisée à la main. Je failli céder à la panique, submergé par une vague de terreur sourde en voyant s’approcher lentement mais inexorablement les deux abominations impies qui désiraient si avidement goûter nos chairs frémissantes de vie et de chaleur. La panique est mauvaise conseillère, et c’est avec précipitations, imprécision, maladresse, que ma main gauche fouilla soudain l’arrière de ma ceinture pour tenter de me saisir de la matraque tonfa que Stéphane, avec une prévoyance qui confinait à la clairvoyance, m’avait confié, chez nous, là bas. A Paris. Or, le problème avec la panique, c'est que lorsque cela ne marche pas, on s'entête avec la même opiniâtreté qu'un papillon venant butter contre une vitre. La matraque était prise dans ma ceinture de manière à ce que je ne puisse pas la décrocher facilement. Quelque chose coinçait, certainement la poignée annexe qui sort en angle droit et permet des attaques rotatives puissantes. Elle devait être prise en biais dans la ceinture. Je tirais, désespérément, de ma main fébrile, fiévreuse, de plus en plus fort et de plus en plus hystériquement, alors que je sentais autant que je le voyais les morts assoiffés de chair qui venait droit vers moi., une terreur abjecte propageant des ondes électriques dans ma colonne vertébrale. Au fur et à mesure qu'il s'approchait, la panique grandissait jusqu'à s'emparer de chaque fibre de mon être, je sentais mon esprit défaillir et vaciller au bord de la démence alors que je tirais comme un fou, des pensées sporadiques s'entrechoquant dans mon esprit à l'agonie. Je suppliais la matraque de se décrocher…je priais le seigneur qu'elle se décroche…je ne comprenais pas pourquoi elle refusait de se libérer…je refusais, je déniais totalement le droit à ces abomination de me toucher…je conspuais de toutes mes forces le contact intolérable à venir avec leurs chairs putréfiées…mais ils continuaient d'avancer, ils étaient presque sur moi, je pouvais sentir leur puanteur atroce, mélange de terre sépulcrale et de chair pourrissante…leurs murmures grotesques prenaient déjà une nuance triomphale…Ils finirent par réduire la distance entre eux et leur proie affolée. ça y est nous y étions, les morts étaient sur moi, lorsque j'étais au comble de la panique, piégé, traqué, offert comme proie au plus immonde de prédateurs…je ne voulais pas finir ainsi. Quelque chose. Il fallait que quelque chose se passe…Mais rien ne vint me sauver, et une main se referma sur mon épaule et mon cri d'horreur absolue s'étrangla dans ma gorge.

    Et quelque chose se passa enfin. Une ombre vive passa rapidement sur ma gauche. Je fut légèrement poussé en arrière et déséquilibré, alors qu'un formidable bruit d'impact et de craquement retentit, immédiatement suivi d'un autre, non moins violent et percutant. Titubant et aux affres de la terreur et de la souffrance, j'évitais la chute d'un pas en arrière. Bien entraîné aux situations d'urgence, bien qu'il n'aie eu au final à ne faire face qu’à des crises modérées dans le métro de la capitale, il n'avait fallu à Stéphane, enfin sorti de son état larvaire, qu'une poignée de seconde pour, une fois sorti de sa torpeur, comprendre la situation, faire fi de sa propre souffrance, se lever et charger le mort vivant qui s'emparait de moi pour le cogner de toutes ses forces. A deux reprises. Et à l'envoyer valdinguer sur ses fesses mortes sur le macadam froid de ce janvier spectral. Mais pas assez pour le mettre KO, vu que ces adversaires là ne connaissent pas le coma, pas plus que la souffrance ou la peur. Ils ne connaissent que la faim et la bêtise. Il commençait déjà à se relever lorsque Stéphane se débarrassa, temporairement là encore, de notre deuxième adversaire d'outre tombe, par un habile mouvement combiné, écrasant son tonfa en plein visage, puis profitant de l'impact pour pousser le mort vivant chancelant de toutes la force de bélier de son épaule.

   Engaillardi par ce sauveur inespéré, je parvint à libérer la matraque – étrange comme tout devient simple lorsque la panique, cette âme damnée de nos pires instants, vous a quitté – et j'avançeais vers le premier des morts vivants, qui avait presque achevé de se relever, légèrement sur la gauche de Stéphane. J'armais un coup de côté, de la gauche vers la droite. Grave erreur. Avais-je oublié mon côté droit luxé ? De toute évidence, dans le chaos de ces instants de peur, de combat, de survie, d'entraide, oui. Lorsque j'assénais le coup, la punition fut immédiate et terrible. Ce type d'attaque implique, instinctivement, une rotation du torse, et cette dernière me terrassa littéralement. Le coup atteint bel et bien le mort vivant, mais très mollement, ayant perdu déjà toute sa puissance de frappe. Moi par contre, une lame chauffée à blanc me traversa de part en part, la même que lorsque j'avais voulu décrocher ma ceinture de sécurité, et je poussai un hurlement de douleur en chancelant. Le mort se dressa de nouveau devant moi.

   Je vit sa tête partir en arrière alors qu'un vrombissement retentissait soudain dans l'air, et de la matière organique – peut être de la cervelle – gicla sur moi. Une fois de plus Stéphane venait à ma rescousse, en assénant le plus extraordinaire matraquage qui puisse se concevoir, ayant certainement cette fois ci réussi à exploser la boîte crânienne du défunt animé.  Un juste retour des choses, sans doute, après le calvaire que j'avais enduré pour l'amener jusqu'ici. Mais il n'était pas l'heure de compter les points : l'autre se relevait, encore. Et de nouveaux gémissements étouffés nous parvenaient de multiples endroits dans la brume.

   Je restais quelques secondes captivé par la fascination morbide qu’engendrais chez moi le fait d’entendre ces lamentations effroyables, tentant mentalement de déterminer le nombre d’individu, hypnotisé comme la victime devant le serpent. Mais un bras, pressant, vint me secouer avec insistance. C’était la première fois que Stéphane m’adressait la parole depuis son éveil providentiel. Toujours aussi emprunt d’esprit pratique, il avait néanmoins, et c’était bien la première fois que j’entendais cela, une nuance de panique dans la voix, qui d’ailleurs se brisa en me pressant de me dépêcher en ces termes : 

- Magne toi ! ...

  Il se mit en devoir de me tirer par le bras, en direction de la lueur émanant de la station service. Il ignorait mon état. J’eût un hoquet de douleur lorsque, pour la troisième fois, la lame chauffée à blanc me traversa de part en part pour me laisser sans souffle, persistante stigmate de mon chemin de croix. Peut être le contrecoup de l’affrontement, mais la douleur s’amplifia pour atteindre un iota de souffrance inégalé jusqu’alors. De la sueur jaillit sur mon visage lorsque le sang reflua à la tête, et mes jambes furent comme coupée. Je tombais à genoux, au supplice. Lorsque vous ployez ainsi alors qu’un tel danger menace, je suppose qu’on peut légitimement dire qu’on ne fait pas la comédie. J’étais à bout. Vraiment au bout du rouleau.
 

L’heure n’était pas au sentimentalisme ni à la politesse excessive. Il s’excusa brièvement, puis, fraternel, m’aida à me relever et, voyant bien que j’étais hors jeux, passa mon bras autours de ses épaules pour m’aider à avancer sur cette dizaine de mètres qui nous séparaient encore de la relative sécurité de la station. Sur le chemin du calvaire, la croix et le porteur s’étaient inversés. Ma vision s’obscurcissait, devenait comme étroite, comme je sentais les secousses de notre marche, comme je n’entendais presque plus rien d’autre que mon propre souffle, de l’oreille interne puisque mon audition avait recommencée à être brouillée par un bourdonnement. Je n’entendais d’ailleurs plus les mugissements de la horde de morts. Mais j’eut la preuve (défois que j’en eût douté, ce qui n’était évidemment pas le cas) de leur présence lorsque, jettant un regard sur les côtés, me fut renvoyée la plus terrible et étrange des visions. Etrange, car étant donné mon audition, c’était comme de regarder un film de morts-vivants en ayant coupé le son de la télé. Pour le reste, cela ressemblait étrangement à ce que nous avions pu voir au cinéma, ou sur les affiches. Je l’ai dit, la réalité chérie avait décidée de se transformer en mauvaise série B. Ils étaient très nombreux. Je n’avait plus la force ni la vivacité d’esprit pour les dénombrer. Mais ils étaient nombreux, très, très nombreux. Avançant vers nous, de cette démarche titubante et chaloupée. Sortant de la brume, la mort marchait vers nous, ses multiples fidèles soldats poussant des hurlements muets. Etrange scène, apocalyptique. Affreuse. Comment tout cela peut-il être devenu la vérité concrète de ce monde.

   Soudain éclat de lumière. J’ai cru entendre un grincement de porte. Sommes nous dans la station ? Dans la cafétéria ? Je ne sais plus. Tout est si lumineux, et fait mal aux yeux. Il fait chaud. Mais tout se brouille à nouveau et à la lumière salvatrice succèdent les ténèbres lorsque mon épuisement prend le dessus et vainc mes résistances. m’imposant l’inconscience. Je suis prit de vertiges. Puis, rideau sur la scène. Plus rien, le noir complet. Black Out.


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25 janvier 2006

Highway to hell...

Le 15 Janvier,  18h30

J'ai toujours été fasciné par les armes blanches., en particulier l'arme noble par excellence : l'épée sous toute ses formes, glaive espadon ou sabre. N'y voyez pas là l'aveu d'un être sanguinaire et violent ! Loin de là, je pense être par nature assez pacifique et débonnaire. Ni l'aveu d'un passéiste aux goûts d'un autre temps. Je suis bien dans mon époque, ne sachant résister aux sirènes d'un bon canapé devant un bon film. Mais depuis ma plus tendre enfance, j'ai toujours adoré les histoires fantastiques se déroulant sur des mondes moyenâgeux, et les scènes concernant des duels à l'épée ont toujours fait partie de mes favorites. Dans la même veine, j'ai toujours adoré tout ce qui se rapporte aux arts martiaux Japonais concernant l'art du sabre, comme le Kendo, l'Iaido ou l'Aïkido. Très jeune déjà, dans mon esprit, le fait que ces objets coupants et pointus étaient fait pour ôter la vie d'un homme fut dans mon esprit supplanté par la beauté et la grâce du geste du duelliste, par la variété et l'énergie qui peuvent se dégager de l'arc de cercle mortel d'une lame qui s'abat. C'est la raison pour laquelle ma famille m'avait offert, pour l'anniversaire de mes 15 ans, un katana, ce sabre nippon de taille moyenne, le plus courant et représentatif de la caste des samouraï, entre le court wakizashi et le géant no-dachi. J'ai depuis des années, vous vous en doutez, appris à manier cette arme. Plusieurs fois d'ailleurs, l'idée de m'inscrire à un club d'arts martiaux pour apprendre son maniement dans les formes de l'art m'a effleuré, mais jamais le processus n'est arrivé à sa conclusion. Timidité. Puis plus tard, manque de temps. Mon expérience s'est donc limitée à retranscrire par moi même les mouvements glanés ici ou là dans les films de fantasy ou les jeux vidéos de combat chers à mon cœur. Avec un résultat plus ou moins heureux !. Ma maladresse naturelle ayant parfois repris le dessus, la chose engendra multiples mini catastrophes domestiques lors de mes fougueux enchaînements de moulinets mortels. Le parquet et les meubles s'en souviennent encore !. Mais tout de même, à la longue, j'en suis arrivé je suppose à acquérir une certaine expérience de l'arme, à ma plus grande fierté. Evidemment, qu'en sera t'il devant un véritable adversaire, c'est difficile à dire. Mais du moins j'ai acquis le sens de l'arme, je suis habitué à son poids, je connais instinctivement maintenant la façon dont il faut allier un bras ferme à un poignet souple pour pratiquer à des mouvements rotatifs tout en étant puissants. Rien ne remplace l'expérience personnelle, et sans être devenu une fine lame, ces heures d'entraînement autodidacte m'ont permit, je le pense sans fanfaronnade, d'avoir un niveau tout de même supérieur à celui qu'aurait le quidam qui toucherait une épée pour la première fois de sa vie. 
    C'est pourquoi j'ai décidé de prendre mon Katana avec nous. Stéphane était plutôt dubitatif. S'il aime lui aussi les duels à l'arme blanche et la fantasy qui furent deux des pierres d'achoppement qui permirent à notre amitié de naître, il reste avant tout et surtout un être pragmatique, pratique, logique et prévoyant. Pour lui, l'arme n'est pas une vraie et se brisera au moindre choc. Nous verrons cela. Quoiqu'il en soit, il m'a ramené également une matraque Tonfa. Au cas où. Lorsqu'il me l'a donnée, et lorsque je lui ai parlé de prendre également mon sabre japonais fut un moment assez intense, de nombreuses sombres pensées envahissant mon esprit, et certainement le sien aussi. Le tout, en silence. Point besoin de parler beaucoup dans ce genre de cas pour se comprendre tout à fait. Nous parlions d'armes pour nous défendre. Nous n'avions pas directement évoqué le problème lors de notre conversation téléphonique, mais il était là, sous-jacent. Nous allions volontairement nous plonger dans le danger. Nos vies allaient être menacée, et il nous fallait prendre avec nous de quoi défendre ces dernières chèrement. C'est bien joli de se gâver de films héroïques emplis d'exploits extraordinaires accomplis par des champions sans peurs et sans reproches, mais lorsque vous vous retrouvez à planifier une expédition réelle et dangereuse, alors que vous avez toute votre vie été épargné par la mort et le péril, ça fait vraiment bizarre, ce mélange de peur, d'appréhension, d'angoisse mais également il est vrai à d'excitation (l'esprit humain suivant des méandres parfois bien obscurs) vous colle à la peau et ne vous lâche pas d'une semelle.
    Stéphane est arrivé vers 16h20. Surexcité et pressé de partir, il est rentré directement dans le vif du sujet, à sa manière franche et frontale. Il avait le sourire, en rentrant chez moi, malgré les circonstances, et je ne le remercierait jamais assez de cette manière qu'il a eu de dédramatiser les choses. C'était bien de lui, ça. Il m'a ainsi débarrassé d'une bonne partie de ma nervosité. Mais il aurait été difficile de me soulager du reste, surtout qu'à plusieurs petits signes je voyais bien que l'entrain de Stéphane n'était qu'un masque. Bizzarement peut être, en une sorte de rituel qui évoque immédiatement le verre de saké que buvait le samouraï avant de jeter son " Zéro " sur un porte avion Américain à Midway, j'éprouvais le besoin irrépressible de temporiser notre départ en l'invitant à boire un café avant de partir. " Pour avoir quelquechose de chaud dans le ventre ". Et pour gagner encore quelques instants auprès de cette jeune femme silencieuse, la mine ravagée par la tristesse, la mélancolie, l'atterrement, enfin hélas rattrapée par l'énormité des événements, comme si elle se réveillait d'un joli rêve pour plonger dans un cauchemar morne et lugubre. Mais le temps de sacrifier à tout ses préparatifs et rituels – le café, les préparations de dernière minute, l'histoire du sabre, du tonfa, et autres considérations de ce qu'il faut bien appeler des problème de " survie " il fut bientôt les fatidiques 17 heures, l'heure sombre et noire et honnie entre toutes ou je devais me séparer – m'arracher semble un verbe plus juste par rapport à ce que j'éprouvais – à cette petite créature fluette et fragile qui était mon absolue raison de vivre en ce bas-monde.
Les séparations ne sont jamais des choses aisées, mais ce type de séparation est un véritable calvaire. Quitter la femme qu'on aime alors qu'on sais que la menace s'étend avec la vitesse ravageuse d'une nuée de criquets. La laisser là, seule, tellement dénuée de défense, lorsqu'on sait à quel point le danger qui se répand est odieux. Devoir s'arracher à elle alors que tout mon être criait de rester auprès d'elle pour la défendre de ma vie s'il le fallait. Le pire est de ne pas savoir précisément quand je vais la revoir. Je lui ai promit qu'une fois que j'aurais des réponses quant au devenir de mes parents, j'essayerais de la rejoindre en Espagne. Par tout les moyens. Au moment de me séparer, c'est de toute mes forces que j'ai combattu l'idée insoutenable que c'était peut être la dernière foi que je la voyais. Après tout, je la laissais entre de bonnes mains, je l'ai déjà expliqué, sa famille composée de son père, son frère, et d'une tripotée d'oncles costauds et rubiconds élevés au grand air de la campagne Catalane fait une bien plus impressionnante rangée de gaillards- escouade de sexe masculin prêts eux aussi à tout pour défendre l'amour de ma vie-que mon humble personne.
    Ce qui m'aida le plus, je crois, pour cette séparation absolument insoutenable, ce fut l'urgence, la précipitation. Stéphane avait beau être compréhensif, nous avions des impératifs, et il s'agissait de nos parents, frères, et sœurs, à tout deux. Autrement dit, l'heure venue, il se montra pressant, sachant que, toute mes affaires étant prêtes, rien de concret ne me retenait ici. De la même manière n'appartenant qu'à lui – mélangeant entrain et fermeté, sur un ton vaguement bourru – qu'il a de clore les conversations téléphoniques, Stéphane estima que l'heure de partir était arrivée. Au lieu du " bon, écoutes " téléphonique, j'eût le droit au " bon, allez… " qui signifiait qu'il n'était plus l'heure de lambiner, ni de faire du sentiment. Certains pourraient l'accuser d'être peu sensible, me je le connais bien. Sachant lui aussi combien les adieux sont pénibles, surtout dans ce genre de cas, Stéphane savait que le mieux à faire pour m'aider était de prendre les devants, de se montrer pressant, et de casser net le fil d'adieux interminables.
    Et pourtant, dieu, dieu que je l'aimais, lorsqu'elle était là, sur le palier, à regarder l'ascenseur se refermer sur nous, cruel rideau métallique me privant froidement de cette vision quasi-parfaite dans la beauté et la tristesse. Celle de ma fiancée, les larmes coulant sur ses joues délicates et rosées, tenant en ses bras notre chat (qui, désolé pour la poésie de la scène, avait l'air passablement ahuri), mes deux amours réunis pour me voir partir loin d'eux, si loin, avec certes une promesse de nous retrouver bientôt. Mais qui peut savoir de quoi sera vraiment fait le futur, le lendemain, cet avenir qui, insaisissable et mouvant, se moque éperdument de nous. Lorsque l'ascenseur se referma en un bruit mat, j'ai cru que mon cœur aller se décrocher de ma poitrine.
    Et je suis là, maintenant, sur une autoroute quelque part entre Paris et Limoges, sur la route de l'enfer, avec mon sac à dos remplis de quelques victuailles dérisoires, mon Katana, mon Tonfa, et l'un de mes meilleurs amis qui contemple la route d'un air sombre. Au début du périple, toute dernière velléité à se donner une contenance bien masculine et virile vola en éclat lorsque, la scène de l'ascenseur se refermant sur la vision de Katalina et du chat passant et repassant sans-cesse devant mes yeux finirent par vaincre ma résistance et j'éclatais dans la voiture en sanglots longs, amers, et ne m'apportant aucun soulagement. En revanche, Stéph, lui, su me le donner, ce soulagement. Sous ses dehors bravaches se cache une vrai délicatesse et profondeur de sentiment, je le sais bien, et une fois de plus il su se montrer fin psychologue en minimisant tout ce merdier et en m'assurant de son amitié solide et bourrue
-Boah allez, t'en fait pas, vieux. Tu la reverra, ta petiote. Elle risque rien, c'est toi même qui me l'a dit. Pas vrai ?
-Si…mais ça fait mal…
-T'inquiètes pas Will. T'inquiètes pas, vieux. Ca va aller. Et c'est moi qui te le dit. Je t'ai souvent raconté des conneries ?
Je dut me rendre à l'évidence et lui répondre que non…
-Bah alors tu voit bien ! Tu te rend malade pour rien !
Déclaration suivie d'une bourrade amicale dans l'épaule…Ca peut sembler simple, ça peut sembler basique, la façon dont il vint à mon aide. Mais c'était de cela dont j'avais besoin. Qu'un bon vieux copain solide comme un roc avec lequel j'avais partagé tant de choses et en qui je pouvais me fier m'assure que je reverrais l'amour de ma vie, même en ces heures sombres et terribles. Alors je le cru car j'avais envie de le croire et que rien ne pouvait réellement m'arriver de fâcheux, pas vrai ?
   Et cette impression ne m'a pas quittée, même en voyant la voiture avaler les kilomètres sur une route fantôme, ou nous ne croisons que quelques voitures dont les passagers on l'air hantés. Parfois dans les champs qui sous l'heure avançeant se parent de couleurs ternes et livides, ils nous semble voir la silhouette hésitante et désarticulée de quelques uns de nos nouveaux ennemis héréditaires en quête de leur nourriture impie. Pour compléter le tableau de cette descente aux enfets, il suffirait que la radio nous crache le bon vieux tube d'AC/DC,  Highway to Hell.

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19 janvier 2006

Dante et Virgile

Le 14 Janvier, 17h

Je crois que, dans ces conditions, il aurait été difficile de continuer à cacher plus longtemps à Katalina que quelque chose allait franchement de travers en ce bas-monde. De toute façon, en un sens, je n'avais fait que gagner du temps. Juste ça, du temps. Je ne pouvais avoir la prétention d'écarter ma chère et tendre indéfiniment de tout ce joli merdier, mais cela avait été un acte d'amour que de lui donner encore une petite journée d'insouciance et de cette fameuse " normalité " chérie. C'était, et j'en avais bien conscience, un combat tout à fait vain et perdu d'avance, mais, pardonnez moi cette analogie, c'est comme de faire croire un gosse au père Noël : plus ça dure, plus on est heureux pour lui, mais aussi heureux par procuration, car cela nous ramène à la propre féerie de nos heures les plus jeunes. En un sens, entretenir Katalina une journée encore dans un monde ou tout était à sa place m'avait donné à moi aussi un certain soulagement, un certain apaisement, après la traque nocturne par les hommes du noir. Mais l'heure n'était plus à croire ni au père Noël, ni à la continuation du règne des hommes, qui allait certainement toucher à sa fin. D'ailleurs, pour être franc, elle ne sais pas encore tout. Disons qu'elle en sais assez pour savoir qu'on est pas franchement en train de vivre la plus gaie et insouciante période qu'on aie jamais vu ici-bas sur ce bon vieux globe terrestre.
    Ce qu'elle sais, c'est un savant mélange de ce que nous disent les éditions du JT (des informations filtrées, déclamées avec leur exaspérant conditionnel) et de ce que je lui au dit moi. A savoir, qu'une épidémie proche de la rage sévit, et que de tout l'hexagone, elle a ensuite essaimé partout en Europe…La Suisse, la Belgique, l'Allemagne…Puis l'Angleterre, les Pays Bas. Ensuite, la pandémie s'est exportée au delà des monts et des océans, par le biais d'avions ou de navires reliant les continents, et des cas ont été rapporté outre-atlantique, au moyen-orient. Même en Océanie. En un mot comme en cent : partout. Il n'y a guère que les communautés les plus isolées qui doivent être épargnées à l'heure actuelle (on ne sais probablement toujours pas ce qu'est un zombi, chez les bochimans, les papous, ou les indiens Arawas). Elle sais aussi que cette épidémie de rage violente transforme les victimes en fous furieux, mais que contrairement à la rage classique, qui entraînait juste des cas de morsures, celle-ci va beaucoup plus loin. Les infectés peuvent en arriver à dévorer vivant leurs proies, même si ces dernières étaient de leurs propres familles. Toutes ces horreurs, elle le sais.
    Incroyable, parfois, la force de caractère que les femmes peuvent cacher dans leurs jolies coquilles. Même une femme-enfant apparemment très fragile et instable comme Katalina.. N'oublions pas qu'elles enfantent. Même lorsque je fit à ma fiancée le récit épuré – expliquant bien que j'avais frôlé un danger, mais ne livrant rien sur ma conviction que les agresseurs étaient des morts revenus à la vie – de mes mésaventures survenues deux jours plus tôt, sa réaction fut moins catastrophée – et catastrophique – que je ne l'aurais pensé de prime abord. C'est vrai qu'elle se colla dans mes bras, pour chercher du réconfort et des paroles apaisantes. C'est vrai qu'elle cherchait à être rassurée. Mais aucune larme ou crise d'hystérie de sa part ne vinrent me mettre les nerfs – déjà bien entamés par les évènements – à plus rude épreuve encore.
    En revanche, évidemment, ce n'est jamais une partie de plaisir que de donner du réconfort à quelqu'un qu'on aime lorsqu'il n'y a pas lieu d'en donner. Un crève-cœur. Katalina reclamait, sans me le dire directement (mais son corps et ses yeux me le demandait avec ferveur, très distinctement) à ce que je lui dise que " tout va s'arranger ma chérie " ou que " Faut pas s'en faire mon p'tit bout " ou encore tout autre de ces phrases toutes faites, de ces platitudes qui sont peut être  des lieux communs, mais n'en reste pas moins le genre de chose qu'on aime entendre, en se faisant caresser les cheveux, lorsque la vie est si âpre qu'on aimerait redevenir un petit bout épargné par " tout ça ".
    Dans toute cette incertitude, dans tout ce néant à savoir lui donner des réponses quant à notre devenir, il m'a bien fallu aborder tôt ou tard le sujet qui me tenait le cœur en étau depuis la veille. Je n'arrivais désespérément pas à avoir des nouvelles des miens. Qui plus est, le problème n'avait pas spécifiquement l'air de venir d'un soucis de ligne occupée ou tout autre aléa technique que j'aurais pu imputer à la lente décomposition (on dirait que  la décomposition est à la mode, ces temps-ci) de notre société. Parfois le téléphone sonnait, bel et bien, longuement, appel languissant apparemment non perçu et non entendu la-bas, dans mon Limousin natal. Jamais une fichu réponse. Jamais de cette voix maternelle au débit rapide et tonique, de ce particulier double accueil téléphonique (allo, allo ?) qui aurait posé un rayon de soleil sur mon cœur. Pas plus de voix chaude semblant retenir en permanence un rire du côté de ma frangine. Rien, le néant. Idem pour mes grands-parents. Nada. Peut-être le plus inquiétant, les connaissant : eux n'avaient pas tenté de rentrer en contact téléphonique avec moi pour s'enquérir de notre bonne santé à moi et à Katalina. Absolument pas naturel, et très alarmant, ça. Et pourtant, ils avaient dû tous voir à la télévision que, si le Limousin était particulièrement touché, la capitale et sa banlieue étaient très fortement sinistrés également.
    Il était évident que je ne pouvais pas rester ainsi sans rien faire, à me morfondre sans savoir à quoi m'en tenir quant au sort commun de tout les êtres les plus chers à mon cœur après Katalina. Il me fallait faire quelque chose, et vite. Ne rien savoir me faisait tourner en rond comme un fauve dans notre petit 31m2, et me donnait par moment une humeur massacrante dont Katalina risquait tôt ou tard de faire les frais – comme si elle, comme si nous, avions besoin de ça !.
    Petit à petit, une résolution avait donc fini par se former dans mon esprit. Lentement, mais fermement. Elle prenait ses racines dans deux faits, également téléphoniques. Le premier est que Katalina avait, elle, en revanche, pu obtenir ses parents, et par la même occasion des nouvelles de son frère. Pour l'instant, rien de grave. Ils se faisaient surtout du soucis pour nous. La deuxième était que j'avais également tenté d'appeler Stéphane sur son portable. Pour prendre des nouvelles, dans un premier temps, et pour savoir si lui avait des nouvelles de sa famille. La réception avait été désastreuse et parasitée, la conversation brève et agaçante (devoir se répéter, plusieurs fois, à cause de cette réception hasardeuse). Mais elle m'avait permit de savoir l'essentiel : à mon plus grand soulagement, Stéphane était en bonne santé, question qui me taraudait eût égard à sa profession particulièrement exposée. Qui plus est, lui non plus n'avait pas de nouvelles de sa famille, n'arrivait pas à la joindre, et se faisait un sang d'encre. Nous avions coupé court avant de pouvoir mener la conversation à son terme, à cause des conditions déplorable de communication, mais tel que je connais mon ami, ma question concernant ses parents lui a certainement fait aboutir à la conclusion que je n'en ai pas des miens. Deuxième chose dont je suis sûr, dés qu'il aura l'occasion de partir sur place à Limoges se rendre compte par lui même des raisons de ce silence, il le fera. Dernière chose, et pas la moindre : il ne partira pas sans moi, car il se doute que je vais lui soumettre cette requête. Et il est plus prudent de partir à deux.
    Je vais tenter de le recontacter en soirée. Pour en avoir le cœur net. Quant à Katalina, le fait d'avoir pu joindre ses parents, je l'ai déjà dit, avait une grande importance pour mes plans. En effet, son père, d'un naturel assez anxieux d'une part et prévoyant d'autre part, sachant que la pandémie fait particulièrement rage en région Parisienne, a proposé de se mettre en route pour venir la chercher. Il sera là demain. Katalina passera quelques temps parmis les siens, en Espagne, ou le fléau ne fait surtout rage d'après les information que dans la capitale et dans la région de Barcelone. Le petit village de Catalogne d'ou est issu tout le clan Velasquez semble une retraite sûre (du moins aussi sûre que les conditions actuelles ne le permettent) pour la femme de ma vie. Katalina a tout de suite accepté. En d'autres circonstances elle aurait été ravie de revoir les siens, auxquels elle est attachée par un lien plus que viscéral ; évidemment, là, il ne s'agit pas de vacances sous le soleil d'España pour goûter la bonne cuisine à maman. Il s'agit de survie. Et la chose n'est ni facile pour elle – qui va angoisser perpétuellement pour moi – ni pour moi. Car je sais qu'elle sera en de bonnes mains, certes, mais je ne sais pas à quelle vitesse la pandémie peut se répandre maintenant. Et je connais hélas quel sera l'abominable acte suivant de cette pièce sanguinolente qui est en train de se jouer à l'échelle de toute la planète.
    Ceux que je surnomme déjà mentalement les dégoulinants. Les affreux, les putrides. Ceux morts depuis longtemps vont se lever de leur tombe. Et cette fois-ci on ne parlera plus d'épidémie de rage. Plus possible de nier l'évidence, lorsque ce seront des cohortes entières de morts décomposés, de carcasses pourrissantes dévorées par les vers, qui assailliront de façon obstinée, mécanique, tenace, tout ce qui marche sur deux jambes en ce monde. Et cet épisode d'épouvante absolue va se jouer partout où des morts sont enterrés. Partout où il y a des cimetières. Et je ne veut même pas imaginer combien de morts cela donne par vivant !. J'aurais aimé être là, prêt d'elle, quand cela arrivera. Tout mon instinct à la fois de mâle, de futur mari, d'amoureux, tout mon être me demande de rester prêt d'elle pour les heures sombres qui se présentent. Pour pouvoir la défendre, de mon propre corps si il le faut. Mais il me faut me rendre à l'évidence…En Catalogne, sa famille, nombreuse, pourra mieux que moi, qui suis isolé ici, remplir cette mission de protection. Je la rejoindrai dès que je pourrais Et cela me laisse les coudées franche pour l'expédition que je projette. Il me FAUT savoir
    . Cette fois-ci, ce n'est pas pour de rire, ce n'est pas pour de beurre. Rien à voir avec mes aventures extraordinaires de héros en culotte courte lorsqu'enfant j'affrontais de terribles monstres imaginaires que je laissais et oubliais de suite devant la tartine de mon quatre-heures. Rien à voir non plus avec les périls que j'affrontais, non moins vaillament, mes critériums et mes dés à la main, jusqu'à quatre heures du matin sur une nappe constellée de taches de cafés lors des séances de jeux de rôles qui avaient égayés mes soirées d'adolescent et de jeune adulte. Cette fois-ci le danger était réel, concret, et il se manifestait sous des traits particulièrement repoussant hideux et abjects. Mais il est des circonstances où l'on ne peut même plus parler de courage, simplement de nécessité, une nécessité imposée par l'amour des siens. La chose nous vient naturellement : quel que soit le danger, il nous FAUT savoir ce qu'il est advenu de ceux dont nous partageons le sang. Sinon, mérite t'on encore le nom d'homme, d'un homme digne de ce nom ?
    Mais je n'en même pas large. Vraiment pas large, à l'idée de me mettre en route juste avec Stéphane sur les routes de France, suivant un itinéraire qui va fatalement nous amener dans des régions de rase campagne. Un voyage parmis les morts, qui transformera un certain William et un certain Stéphane en Virgile et Dante des temps modernes, sauf que cette fois ci, l'enfer n'est plus à sa place habituelle, mais il est sur terre. Et la perspective de faire ce voyage dans des régions isolées sans savoir quand vont sortir de terre le gros de l'armée des morts est une idée terrifiante. Mais l'amour d'un fils ou l'amour d'un frère peuvent faire des miracles. Et je suis les deux.

Le 14 Janvier, 23h

J'ai enfin pu avoir Stéphane au téléphone plus longuement. C'est même lui qui m'a rappelé, vers les 21h. J'étais assis à table, le regard plongé dans un café noir, fasciné par le mini maëlstrom que ma cuillère avait causé en tournant dans la tasse, quand le téléphone sonna.
    Mon cœur bondit d'allégresse et d'espoir dans ma poitrine…mes parents…maman, papa, il faut que cela soit vous ! Dites moi, oh, dites moi que tout va bien…
    Mais c'était Stéphane. Il avait une voix beaucoup plus grave que d'habitude, et son ton avait quelque chose de pâteux. Certainement épuisé…
-C'est moi, Will.
-Ca va depuis tout à l'heure ?
-Ben…
-Ouais, je me doute que c'est pas la joie…
-Tu m'étonnes…
    Un silence de quelques secondes s'installa. Il y avait tant à dire. Je suppose que vis-à-vis de tout ce qui se tramait, Stéphane avait des pensées aussi chaotiques que moi. L'épuisement en plus. Et il avait certainement été bien plus exposé à l'horreur que moi. Mais ce que nous partagions, c'était cette inquiétude mortelle sur le sort de nos proches. Je brisais le silence.
-Toujours pas de nouvelles de tes vieux ?
-Ben non. Ca commence à me lourder…
-Moi non plus, en fait. Ni de Natacha.
-Je m'en doutais. Y'a personne qui peut nous dire ce qui se trame dans 
  le Limousin. Puis ils en parlent même plus aux infos. C'est noyé
  dans la masse, quoi.
-Ouais…Mais je sais pas pour toi, je peut pas rester comme ça sans
  savoir.
-Moi non plus. Faut qu'on y aille.
-T'es d'accord ? Pour me prendre avec toi ?
-Bien sûr mon vieux, je vais pas te laisser comme ça. Je te comprend,
  vu que je vit la même chose. Et Kat ?
- Son père vient la chercher demain. De toute façon il aurait été hors de question de l'amener avec nous. C'est bien trop dangereux.
-Clair !
Un autre silence s'installe…C'est de nouveau moi qui le brise.
-Et ton boulot ? ça doit être la misère !
- T'as pas idée.
-On partirait demain ?
-Sûr ! Je peut pas attendre un jour de plus, et je suis sûr que toi non plus.
-Ils vont pas te demander d'être présent ? Tes chefs ? Puis on serait certainement pas de retour pour lundi.
-Bah, j'aviserais.
Généralement, lorsque Stéphane estimait qu'une conversation avait suffisament duré, il se mettait à parler d'un ton animé, en commençant toujours par la même bonne vieille phrase. " Bon, écoute… ". Certaines choses ne changent jamais en ce bas monde, même à l'ère des zombis. Solide comme un roc, Steph. Monolithique.
-Bon écoute. Sois en tout cas prêt pour demain. Je passerais à 17 heures. Et soit vraiment prêt, faut pas trainer. Limoges, c'est à trois heures de Paris, donc, si on veut y être avant la nuit…
La perspective de ne pas arriver sur place avant la nuit ne m'enchantait en effet qu'assez moyennement. Je m'empressai donc de répondre.
-Ok ça marche.
-Bon Will, alors je te dit à demain, 17h.
-A demain, vieux !
-A demain.
C'est avec un mélange d'excitation et d'appréhension que je raccrochais le téléphone. Le pas était fait. Plus moyen de reculer. Il me fallait y aller, et j'allais y aller. Au nom des miens. Mais le souvenir de la façon dont mes agresseurs du noir puaient, le souvenir de leurs lamentations sans âme, et surtout le souvenir d'un contact froid, odieux, de chaire morte sur mon bras faisaient conjointement monter en moi une nervosité extrême et une terreur sourde. Et un autre souvenir, à peine plus ancien, qui me ramenait dans une station de RER sous son éclairage maladif avec ses murs blancs crasseux…Je suis moi aussi, comme chacun, un bien appétissant jeune homme pour le goût des gourmets d'outre tombe. C'est cela qui me hante. Vont t'ils me croquer les doigts de la main, me les arracher de leurs bouches édentées, pour ne laisser que deux oprhelins, comme mon clochard du RER, Un dos, tres…En tout cas, une chose reste sûr.

Dante et Virgile descendent en enfer demain.

(rappel : le journal de bord III est proposé par Guitou).

le chapitre précédent.

Posté par paul muabdib à 14:00 - journal de bord III - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 janvier 2006

Superstitions.

3.

13 Janvier, 13h13

Si la mort a faim, nous sommes autant de petits casse-dales ambulants. Et les rames de métros de se transformer en savoureux paquets de gâteaux, et les appartements en autant de boîtes de sardines alléchantes.

Je comprend cela en regardant les informations, sur la petite TV de la cuisine ultraparasitées (saletés de RER), à la fois hébété, blasé, et un peu KO. Ce qui me fait toujours rire avec les éditions du J.T, c'est leur fichu constant emploi du conditionnel. Et cela même en face d' évidences plus qu'avérées. « L'épidémie aurait déjà fait de nombreuses victimes » Sans blague. « Le virus serait issue d'une souche inconnue de la rage » Là, tu es à côté de la plaque, ma cocotte. « Les personnes infectées auraient un comportement hostile » Non, sans rire ! Et si on te balanceait du haut de ta tour, tu emploierais toujours le conditionnel ? « Il semblerait que ma survie ne soit pas assurée dans les secondes à venir. Mon corps pourrait faire un bruit écoeurant en rencontrant le béton à vive allure. ».

« Il est préférable de rester chez vous. De nombreuses entreprises ont donné un congé exceptionnel à leurs employés. De nombreuses administrations seront fermées aujourdhui ». Là, enfin quelque chose de censé ! C'est d'ailleurs mon cas, et dieu merci…Sans compter la sensation de danger, est t'il possible de se concentrer sur des tableaux « Excel » et de continuer sa petite-vie de comptable de l'état quand tout s'écroule et qu'un chaos jamais experimenté dans toute l'histoire glorieuse de l'Homo Sapiens Sapiens menace ? Ah, on s'est trompé d'ennemi en occident. Ils avaient peur du péril jaune…c'est plutôt du péril mort dont il fallait se méfier.

Je suis tout de même sorti. Vers 11 heures. Pour faire le plein de victuailles, et encore plus vital, de cigarettes. J'ai prit des bougies, aussi, au cas ou l'electricité serait finalement coupée. Je pense que ça, ça prendra un peu plus de temps. Notre « normalité » chérie ne partira qu'en lambeaux, successivement. Pour l'instant, voyez vous, alors que monte l'horreur sourde partout en France, et pour autant que j'en sache dans le monde, je peut encore regarder la TV devant un bon café chaud, la cigarette au bec pendant que ma señorita tapote compulsivement sur notre ordinateur, le chat montant une fois de plus sa garde somnolente sur la bécane en question. Mais pour combien de temps ? Déjà, le téléphone, c'est plus vraiment ça. J'ai tenté de contacter mes parents, ma sœur, mes grand-parents, pour savoir si tout allait bien pour eux. Pas de réponse. Plus qu'inquiétant.

Stéphane, mon pote flic, qui travaille dans le RER. Il est tout fou, celui là, mais je l'aime bien. Un entousiasme, une bonne humeur, et un bon sens à toute épreuve. (je sais, je viens de dire qu'il était tout fou, mais laissez moi penser ce que je veut de mes amis) Ses parent aussi sont à Limoges ; va falloir que je rentre en contact avec lui. Lui, il saura quoi faire. Il pourrait me proposer qu'on se rende à Limoges directement. Il a une voiture, lui. Une expédition héroïque, comme dans les films. De toute façon, ma vie, notre vie à tous, à tendance de plus en plus à ressembler à un film d'horreur de série B. Nous n'avons vu que l'avant garde. A quand ceux morts depuis longtemps, ceux levés de leurs tombes ? Les dégoulinants.

Et tout ça un vendredi 13. Mauvaise blague de la providence

l'épisode précédent.

Posté par paul muabdib à 16:17 - journal de bord III - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

L'horreur se répand...

2.

12 Janvier, le soir…

Curieusement, écrire me fait sentir mieux. J'évacue. C'est comme si les petits hiéroglyphes noirs sur le blanc du papier avaient quelque chose de cabalistique, une magie leur permettant de capturer l'essence même des pensées les plus sombres et de les empêcher de trop hanter l'esprit d'un homme torturé.

La journée avait, de toute façon, quelque chose d'étrange, dès le départ. Quelque chose de bancal, comme si tout n'était pas à sa place. Et il y avait dans l'air un je ne sais quoi de particulier, d'électrique. Je vous épargnerais mes divagations plaintive quant à mes mornes matinées de banlieusard empressé ; je me contenterais de vous stipuler qu'en me rendant sur le quai du RER, je constatais que l'averse torrentielle de la veille avait laissé place à une petite pluie fine, le genre qui colle à vos cheveux et, s'ajoutant à la perspective d'une journée au bureau, vous fait soupirer en pensant aux cocotiers des atolls. Mais cette bruine, de surcroît, m'avait l'air tout aussi saumâtre que l'ondée de la veille.

Il me fut épargné de trouver une seconde fois d'affilée ma station de RER dans l'état de chaos sanguinolent de la veille. En revanche, au bureau, je trouvais l'ambiance particulière et même assez oppressante. Mes collègues étaient plus pensifs que d'habitude, plus réservés, et plus graves. Avaient t'ils vu ou entendu quelque chose de particulier aux informations, avaient t'ils remarqués la teinte particulière de l'énorme averse de la veille ou de la fine bruine matinale ? A moins que cela n'aie été à leur tour d'assister, quelque part, à la troublante scène macabre d'un clochard au corps saccagé ? Cela pouvait être tout cela à la fois. Quoiqu'il en soit, ils n'en firent pas état (tiens, au fait, ce matin j'ai vu qu'un clodo s'était fait rongé les guibolles. Moche. Passe moi le dossier sur les dépenses prioritaires,  steuplaît !). Pluies malsaines et homicides semblent être des sujets tabous dans les bureaux aseptisés de la fonction publique Française.

C'est donc avec un certain soulagement que je quittais le soir venu ce clapier assez glauque, bien que le ciel de plomb qui m'attendait dehors, avec sa bruine dégoulinante qui faisaient se refléter la lueur des réverbères en tâches jaunâtres aussi irrégulières qu'une lune reflêchie dans de l'eau agitée, qui jalonnaient mon chemin jusqu'à ma station de RER n'était guère de nature à enclindre à l'optimisme.

Chez moi, en revanche, les gais pépiements de ma douce et tendre Katalina me débarassèrent quelques temps de cette impression qui me collait à la peau depuis la matinée. Je me sentais plus léger, comme si son bavardage incessant éclatant d'entousiasme m'enlevait des épaules un lourd manteau chargé de pluie (d'une pluie trouble de la couleur d'une mare stagnante).

Les différents rituels de la soirée enfin sacrifiés (repas du soir vite expédié, journée passée mutuellement relatées, et ainsi de suite) s'imposa tout naturellement à nous, devant la vacuité navrante des programmes proposés à la télévision, la nécessité pour moi d'aller chercher un film au distributeur de DVD qui se trouve à quelques rues de chez nous. Je mit donc vaillamment ma veste, et m'apprêtais à me jeter courageusement dans la bruine (quelle saleté ! toute la journée !) dans la perspective bien plus attrayante de nous dégotter de quoi passer le reste de la soirée au chaud sous la couette.

Une fois dehors je m'empressai d'achever ma mission dans des délais aussi brefs que possibles. Certainement grace à cette bruine persistante et peu engageante, j'eut le plaisir de constater qu'il ne me serait pas necessaire d'attendre de longues minutes sous la pluie qu'un petit couple choisisse ensemble son programme de la soirée en papotant et gloussant au grand dam de mes nerfs et de ma patience. Je put donc rapidement me mettre en quête d'un programme satisfaisant.

Je me sentais mal à l'aise, ceci dit, en jonglant entre les touches du distributeur. Comme si j'étais observé. D'ailleurs, je commençais à me faire des reflexions peu rassurantes...notamment que je n'avais croisé personne en chemin. Pas une âme qui vive dans les rues, d'habitude encore relativement animées à cette heure. Même le vendeur de pizza du coin (celui qui dit toujours bien bonjour...) avait baissé rideau avant l'heure de mon escapade nocturne. Cette solitude ajoutée à la bruine verdeâtre, le tout le lendemain d'un jour ou j'avais été (brièvement, ceci dit) témoin d'un crime abominable, me mettait soudain les nerfs en pelote. Je me hâtais donc de jeter mon dévolu sur un nouveau film fantastique avec Julian Sands, dont nous avions évoqués avec Katalina la possibilité d'une future location, soulagé de le voir sortir du distributeur, ticket me permettant un voyage-retour vers mon rassurant chez-moi.

Je ne l'avais pas vu, car il s'était certainement tenu tout le long de mes recherches retiré dans l'ombre d'un porche ou d'une entrée de garage. Je ne le vit d'ailleurs qu'une fraction de seconde aprés l'avoir entendu. Un pas traînant et hésitant. Ma première pensée fut que quelqu'un d'autre que votre humble serviteur venait également égayer sa soirée par la location d'un DVD; ma deuxième fut, aprés avoir apperçu la silhouette qui s'approchait et d'ou émanait ce pas trainant, qu'un gugus rentrait chez lui ivre mort...Il avait l'air de s'en tenir une belle, vraiment.

Un pas de plus. Notre gaillard a vraiment l'air dans un état de fraîcheur toute relative. Un autre. Soudain changement de vent, peut être, mais m'est jeté soudain à la face une odeur épouvantable de viande avariée. De vieille viande avariée. Je me souvient, dans mon enfance, que dans la cave de mes parents je m'amusais un jour à chercher de vieilles Bandes Dessinées des "aventures de Picsou" dans un coffre, quand j'eut l'horreur (pour un enfant imaginatif tout ce qui se rapporte à la mort, prend des proportions inégalables dans l'horreur) de découvrir un cadavre de souris écrasé par le poids des volumes empilés. L'odeur absolument méphitique de charogne en décomposition qui agressa mes sensibles et jeunes narines à l'époque était en tout point comparable à celle que je sentais alors, une bonne vingtaine d'années plus tard, mon DVD bleu du vidéo Club (4 Euros la location en machine pour 24 heures) à la main.

Un autre pas. L'individu n'a pas l'air de prendre une trajectoire qui le conduirait à me dépasser pour continuer son périple nocturne d'ivrogne. Il n'a pas l'air non plus de vouloir se placer à quelques distances de là pour attendre son tour au distributeur. Il a l'air de se diriger vers moi. Encore un autre. Il est maintenant presque sur moi, et je peut le distinguer un peu plus nettement dans la lumière imprécise émanant conjointement du distributeur et d'un lampadaire proche. Lueur imprécise, mais assez pour sentir mon sang se glacer dans mes veines, alors qu'une décharge electrique se répend en moi, de mes pieds jusqu'aux racines de mes cheveux qui semblent eux même parcouru soudain d'une onde froide et vive.

Ce que je vit alors, c'est que notre ivrogne nocturne tendait nettement les mains vers moi, comme pour m'empoigner. Au dessus de ses bras tendus, se dessinait dans la semi pénombre un visage ensanglanté et cauchemardesque. C'est assez étrange, comment au comble de l'horreur et de la stupéfaction, l'esprit humain peut tout de même détailler les choses avec une certaine précision. C'est grâce à cet étrange don que je put voir nettement qu'il avait une blessure du côté droit de son crâne d'ou s'écoulait en un amas spongieux ce que mon esprit refusait d'admettre comme étant de la cervelle. Le deuxième détail frappant était ses yeux. Souvent, le matin, un aveugle prend le RER avec moi, sa canne blanche lui permettant une petit aire de calme autour de lui dans une masse parfois grouillante d'individu. Un aveugle ne cachant pas son état derrière l'anonymat relatif d'une paire de lunettes de soleil. Les yeux de l'"individu" qui tendait vers moi ses mains sales me jettaient le même regard - blanc et aveugle - mais la façon dont il se dirigeait vers moi me prouvait que la cécité de ce regard n'était que fictive. Il me voyait, il ne me voyait que trop bien.

A la seconde même de son apparition, évidemment, je compris. Gâvé de culture cinématographique, rôlistique, ou littéraire de type fantastique
depuis ma plus tendre enfance, je sut à quoi - je dit bien à quoi, pas à qui - j'avais affaire.

Souvent dans les romans d'horreurs, on stipule que les individus sont "comme paralyzés" lorsque confrontés à une vision atroce. Apparement, ce sont là des âneries. En tout cas, cette paralyzie devant un soudain danger n'est pas toujours de mise. Et heureusement. Le temps de voir l'apparition cauchemardesque dans la lueur conjointe du distributeur de DVD et du lampadaire, d'intégrer et d'enregistrer ces détails, tout cela ne me prit qu'une seconde, et je put m'arracher instantanément à la fascination mélée de terreur dans laquelle je me trouvais, pour échapper à l'étreinte répugnante des bras tendus par la créature...

C'est comme dans un cauchemar que je me précipitais, dans la pluie, vers la chaleur rassurante de mon appartement, vers les bras apaisant de ma fiancée, vers la vie...Dans mon esprit des pensées affolées, rapides, sporadiques, s'entrechoquaient comme des boules de billards ...ça n'est pas possible...ça ne peut pas arriver...pas dans la réalité, pas dans MA réalité, celle ou j'évolue tout les jours. Je courrais le coeur battant à tout rompre, ma vision etrecie concentrée loin, trés loin, à un point ou j'aurais déjà voulu être, tout en me permettant de dresser rapidement une carte des lieux, afin d'éviter de percuter un obstacle, reverbère, poubelle, ou autre.

J'avais ainsi parcouru les trois quarts du chemin jusqu'à ce hâvre de sécurité tant désiré, lorsque sur ma gauche, émanant d'une zone d'ombre prêt du magasin de toilettage pour chiens, je perçu un vif mouvement, accompagné d'un son. Une autre créature était tapie là ! Quant au son qu'elle avait proféré, nous y étions, voilà ce qui manquait à notre tableau. Le cri. Le cri lugubre et sans âme, désincarné, une plainte ressemblant à la lamentation que pourrait pousser une âme condamnée à une eternité de tristesse dans un enfer morne et glacial. Plus aucun doute maintenant sur l'identité des hommes de l'ombre, des hommes de la rue, des hommes du noir venu cette nuit hanter le cadre pourtant si familier de ma rue de leur démarche titubante et de leurs geignements atroces.

La plainte fut accompagnée d'un choc...Il m'avait aggripé !

Ce doit être l'adrénaline, ce doit être l'instinct de survie, cela doit être cette force élémentaire qui est le dernier recours de l'être humain aux abois, mais je sais qu'en même temps que montait en mon estomac, me donnant une sorte de hoquet, une terreur abominable telle que je n'en avais jamais ressenti de toute ma vie, tout mon être hurlant sa terreur en même temps que sa répugnance à ce contact obscène avec la chair en putrefaction, je me rappelle - c'est assez flou - avoir tenté de crier "non", dénégation qui s'est étranglé dans ma gorge, pendant que je repoussais mon agresseur de toute mes forces, forces décuplées par la terreur et la rage de vivre...grâce à ce geste desespéré et instinctif, la pathétique et effroyable caricature d'être humain alla s'écraser contre le mur avec un bruit mat.

Puis, toujours comme dans un rêve, je put atteindre quelques secondes de courses effrénée plus tard le rez-de-chaussée de mon immeuble, qui bien que d'une banalité affligeante (une glace, sale, des boîtes aux lettres, dont de nombreuses défraîchies...) me parut sur l'instant être le plus bel endroit du monde, et l'éclairage maladif qui le caractérisait me parut être une lumière pure, saine, salvatrice et bienfaisante, pendant que je reprenais mon souffle - et mes esprits, mon coeur battant dans ma poitrine, sous l'effet de la course comme sous l'effet de l'émotion, si impétueusement que je croyais qu'il allait se rompre, des éclairs rouges me passant devant les yeux à chaque fois qu'il pompait de toute ses forces.

Il me fallu un bout de temps que je ne saurais determiner pour remonter chez moi. Pour récupérer suffisament, physiquement comme mentalement, afin de me donner la contenance nécessaire.

Et me voilà quelques heures aprés, à écrire dans ce journal alors que je sais que le monde s'écroule. Je sais que nous allons tout perdre, tout ce que nous connaissons, nos valeurs et nos repères. Tout n'est qu'une question de temps. Juste de ça. De temps. Et je ne sais pas combien il nous en reste.

Il nous en reste suffisament, je pense, pour me permettre de pouvoir dormir cette nuit, et quelques unes encore certainement, contre ma douce et tendre, comme si de rien n'était, sans me sentir sous le couperet cruel d'un immédiat danger. Je peut encore voler quelques heures, quelques instants de temps si précieux à l'eternité qui s'ensuivra. Mais mes deux hommes de la nuit -mon pseudo ivrogne des ombres et son compagnons la créature puante du salon de toilettage pour chien n'étaient que l'avant garde. Mais l'avant garde de quelle armée...Oui, de quelle armée...ils seront des millions, ils seront des myriades, ils seront légion.

Il m'a fallu des efforts incroyables pour donner le change à Katalina, pour lui éviter d'avoir trop tôt à affronter elle aussi l'horreur. Sans compter qu'elle m'aurait certainement prit pour un dingue. Et cela m'a épuisé également. Je rêve d'une de ces dernières nuit de normalité que le temps me laisse. Dehors, j'entend le vrombissement rassurant de voitures normales. Elles sont conduites par des gens normaux, qui retournent dans leurs appartements normaux. Vers des rires d'enfants et des fours micro-ondes. Mais toute cette ode vibrante à la réalité et a la normalité d'un monde connu n'est qu'un dernier chant du cygne. Car la mort est en marche. Et la mort a faim.

Le commencement.

Posté par paul muabdib à 09:44 - journal de bord III - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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